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Histoire(s) stéphanoise(s)

Roger Rocher : une figure emblématique de l'épopée stéphanoise

Roger Rocher, le 22 octobre 1978 (6 Fi 2516).

Pascal Charroin, maître de conférences, département STAPS-université Jean Monnet de Saint-Etienne, chercheur CRIS-université Claude Bernard Lyon 1

Roger Rocher, l'ancien Président de l'AS Saint-Étienne, décède le 29 mars 1997 à l'âge de 77 ans. Son enterrement se déroule le 2 avril 1997 à Saint-Galmier, petite commune voisine de la cité forézienne. Jouissant d'une notoriété sans faille, une foule énorme vient assister à ses obsèques. Un plan de circulation est mis en place dans la ville. Des milliers de messages de sympathie parviennent à la famille et un registre de condoléances est ouvert sur un site internet. Des personnalités du monde sportif, économique et politique viennent lui rendre un dernier hommage. À la sortie de l'église, une banderole est installée par les fans sur laquelle on peut lire : "Vous êtes gravé dans le coeur de Saint-Étienne et de ses supporters à jamais". Son cercueil est orné de la Palme de la Légion d'Honneur et de la Croix de l'Ordre National du Mérite. À la sortie du corps, le vibrant : "Non, je ne regrette rien" d'Édith Piaf donne une très forte intensité au recueillement(1).

Comment se fait-il, compte tenu du scandale de la caisse noire qui a entravé la fin de sa vie, que cet homme soit resté aussi populaire ? Répondre à cette question, c'est essayer de comprendre comment Roger Rocher a pu susciter une telle émotion auprès de la population. Sans doute le parcours sportif de l'ASSE n'est pas étranger à cela. Président de 1961 à 1982, il fut l'homme de l'épopée européenne du club et de ses vingt titres(2). Mais nous verrons que cet engouement semble tenir au moins autant à des manières de faire qu'à des résultats objectifs. L'histoire de ce personnage à multiples facettes (casquettes), qui est parvenu à échafauder une pyramide sportive, économique, politique et culturelle(3) en maîtrisant parfaitement les contours et les enjeux symboliques et matériels de ces différents champs(4), a toujours conservé ses racines. En effet, sa trajectoire sociale et son appartenance à la nouvelle éliten'ont pas été chez lui synonymes d'abandon des stigmates locaux. Les Stéphanois appréciaient son accent "gaga"(5), ses "coups de gueule" légendaires, la facilité avec laquelle il se mêlait à la foule, tout comme son caractère bourru et autoritaire. D'autre part, au plan sportif, il incarnait l'idéal type du dirigeant paternaliste, comme nous allons pouvoir le mesurer au travers de l'étude des trois tranches de la vie de cet homme : la période ouvrière, ascétique, puis dictatoriale.

Article tiré de :

CHARROIN (Pascal), "Roger Rocher Une figure emblématique de 'l'épopée stéphanoise'", in DELAPLACE (Jean-Michel) (sous la Direction de.), L'histoire du sport. L'histoire des sportifs, le sportif, l'entraîneur, le dirigeant 19ème et 20ème siècles, Paris et Montréal, L'Harmattan, 1999, p. 215-229. (coll. Espaces et Temps du Sport.).

Roger Rocher au contact de la culture ouvrière (1920-1946)

Le 6 février 1920, Roger Rocher naît à Champlost dans l'Yonne. Très rapidement, ses parents, originaires du Puy, s'installent à Saint-Étienne avec leurs cinq enfants. En 1928, son père, Gaston Romulus, crée une carrière dans le quartier minier de l'Éparre, tandis que sa mère gère l'épicerie buvette familiale tout près de l'exploitation. En 1936, le jeune Roger quitte l'école le Certificat d'Études en poche et souhaite travailler avec son père. Mais ce dernier refuse. Très autoritaire, il lui explique qu'il ne rentrera pas par la grande porte dans la carrière sous prétexte qu'il est le fils du patron et lui conseille, pour s'aguerrir, d'embrasser le rude métier de mineur de fond que Roger exercera donc entre sa seizième et sa vingt-sixième année. Il déclarera d'ailleurs par la suite : "Dix ans au fond, ça vaut toutes les universités"(6). En 1946, en collaboration avec son frère aîné Claude, il prend la direction de la carrière de son père malade qu'il rebaptise Société Forézienne de Travaux Publics (SFTP).

Au plan sportif, Gaston pratiquait, avant et après la première guerre mondiale, la boxe, l'aviation et surtout le motocyclisme ; il était d'ailleurs détenteur d'un record du monde de l'heure dans cette discipline sur l'anneau de vitesse de Montléry. En 1934, son fils Roger pratique le vélo sur piste au Vel d'Hiv de Saint-Étienne ainsi que le basket et le football. En 1946, il crée le club de l'AS des Petites Mines dans lesquelles il travaillait, en prend la présidence et inscrit son équipe en championnat FSGT. Toutefois, sa carrière de joueur reste cependant modeste(7).

Au travers de cette brève présentation, on comprend que, face à ce père autoritaire, ayant des sympathies politiques à gauche(8) et une profonde admiration pour la culture ouvrière, Roger Rocher ne pouvait pas compter sur son seul statut de fils de patron pour mener à bien sa carrière. En revanche, l'héritage familial ascétique lié à un idéal de la formation sur le tas et au culte du travail bien fait lui donne le goût du défit qui fera de lui un autodidacte, un "self made man" et un manager hors pair (hors père)(9). Par ailleurs, il héritera de son entourage le sens de l'éclectisme politique(10).

Pour toutes ces raisons, très tôt, dans son métier de mineur comme dans son investissement sportif, on lui reconnaît des qualités de meneur d'hommes et de formateur qu'il aura l'occasion d'affirmer encore davantage durant les années cinquante, soixante et soixante-dix.

L'ascétique (1947-1976)

Au début de cette période, trajectoire sportive et professionnelle sont étroitement mêlées. En 1947, il est seul à la direction de la SFTP qui commence à être une puissante entreprise et qui diversifie ses activités en contribuant notamment à la réfection de stades locaux. Ainsi, en 1948, à la suite de la fusion entre son club des Petites Mines et le Football-Club-Franco-Espagnol créé en 1937, il construit une main courante autour du terrain à la demande de l'entraîneur de l'équipe des mineurs d'origine ibérique et devient Président de la structure. En 1950, le club est rebaptisé Olympique de Saint-Étienne, Rocher l'affilie à la FFF et tourne le dos au sport corporatif et à son recrutement de travailleurs immigrés. Durant dix ans, l'Olympique va opérer en division d'honneur et jouera plusieurs derbies contre la section amateur de l'ASSE, matches musclés au cours desquels le président fera le coup de poing à plusieurs reprises dans un quartier où les règlements de compte au couteau sont monnaie courante. En 1957, avec l'aide de ses amis espagnols, il obtient l'autorisation de rendre visite à Santiago Bernabeu, le Président du Réal de Madrid et est très impressionné par l'organisation de ce club. En 1958, il est couronné par le journal L'Équipe , PDG le plus sportif de l'hexagone et son entreprise est élue comme la meilleure de France. Ces distinctions lui permettent d'entrer dans la commission sportive de l'ASSE et de se faire remarquer par Pierre Guichard (Président-créateur du club et PDG de la société Casino) qui lui demande de réaliser les travaux de réfection du stade Geoffroy Guichard. Les gradins debout sont érigés derrière les cages et la capacité est portée à 25 000 places. Dans le même temps, la SFTP est dans une phase d'expansion, elle est attachée à la construction de plusieurs grands chantiers : des autoroutes, des parkings, des stades, des tunnels... Le nombre des employés atteint 600, puis 800 personnes(11). Elle bénéficie d'une bonne image auprès de la population locale, Gaston Rocher ayant réembauché dans la carrière les délégués syndicaux des houillères de la Loire suite à leur licenciement après les grèves très dures de 1947(12). Tout le début de cette période, est consacré à l'édification d'une pyramide économico-sportive sur laquelle va s'appuyer toute la conception que Rocher a de la formation des hommes et en particulier des jeunes.

En 1961, ces efforts sont récompensés. Suite aux résultats décevants de l'ASSE, Pierre Guichard lui demande de prendre la présidence, ses affaires lui prennent trop de temps et l'ex Président Pierre Faurand est malade. Le 21 avril, le comité directeur élit Roger Rocher. Ce dernier obtient 25 voix sur 27. Son adversaire et vice-président, Alex Fontanilles (également chef d'entreprise), qui n'a pas la confiance de la famille Guichard, obtient deux suffrages le sien et celui de... Rocher. Le lendemain, ce dernier réclame pourtant la démission de son opposant qui s'exécute sans sourciller. À 41 ans, la voie est libre, Roger Rocher est le plus jeune Président de club professionnel. Pourtant, en 1962, l'équipe descend en 2ème division, mais en revanche gagne la coupe de France, ce qui permet à Pierre Guichard (le mécène de toujours) de lui renouveler sa confiance. Devant la place de l'hôtel de ville, noire de monde après cette victoire, il déclare : "Nous sommes descendus avec cette équipe, nous remonterons avec elle". Pour cela, dès la fin de cette année, il entame le processus de professionnalisation du club en installant notamment à ses côtés Charles Paret, juriste et administrateur zélé qui connaît parfaitement le fonctionnement et le règlement fédéral. Parallèlement, il dissout le section senior de l'Olympique de Saint-Étienne et lui confie une mission exclusive : la formation des jeunes. Depuis lors, l'OSE est une pépinière de joueurs pour l'ensemble des équipes du département de la Loire et pour l'ASSE en particulier. En 1963, après de fréquents changements d'entraîneurs, il s'attache à faire revenir à l'ASSE le plus connu et reconnu d'entre eux, Jean Snella. Dans le même temps, il prépare le retour de l'avant-centre Rachid Mekloufi. Mais, ce transfert ne se fera pas sans difficultés. En effet, l'Algérien avait quitté Saint-Étienne au moment de la guerre d'indépendance pour aller rejoindre l'équipe des révolutionnaires du FLN. En réaction à ce "come back", l'OAS envoie alors des menaces de mort : "L'OAS frappe qui elle veut, quand elle veut, où elle veut" ou "Rocher, dernier avertissement", mais le Président ne se laisse pas intimider. À son entrée sur le terrain, au cours d'un match contre Limoges en plein milieu de la saison, Mekloufi essuie quelques insultes : "bicot, déserteur, assassin", mais l'ASSE s'impose 4 buts à 0... l'Algérien marque par deux fois et fait taire les clameurs. Cette même année, pour venir en aide aux grévistes mineurs du bassin de la Loire et à la demande des sections locales du Parti Communiste et de la CGT, un match de bienfaisance est organisé  au stade Geoffroy Guichard entre Saint-Étienne et Toulouse, dont le président n'est autre que Jean-Baptiste Doumeng(13). L'intégralité de la recette est reversée aux travailleurs. En 1963, le club renoue avec la première division et jusqu'en 1967, sa professionnalisation s'accentue à tous les niveaux, sportifs, techniques et administratifs. La politique de jeunes s'affirme comme une voie de plus en plus efficace et explique pour partie les trois coupes et les cinq titres conquis par le club entre 1962 et 1970(14).

En 1967 pourtant, Snella, en désaccord avec Rocher à propos de la gestion des professionnels, quitte le club. En effet, les soirs de défaite en coupe d'Europe, ce dernier réprimandait les joueurs et refusait parfois même de se rendre aux conférences d'après matches. Or Snella, qui a pourtant formé son Président au management des hommes, ne parvient pas à changer ce comportement de mauvais perdant(15). Toutefois, Rocher trouvera en la personne d'Albert Batteux un brillant successeur qui contribuera, lui aussi, à la marche vers la professionnalisation du club. Mais, en 1968, Rocher est confronté à la mort de son père. Son frère Gérard devient alors seul responsable de l'antenne clermontoise de la SFTP. Cette même année, la fièvre révolutionnaire saisit les joueurs stéphanois(16), mais le Président, qui n'aime pas ce tumulte, étouffe dans l'oeuf la rébellion. En 1969, survient une autre difficulté. Au Stade Vélodrome de Marseille, au cours d'un match opposant l'OM à l'ASSE, le terrain est envahi par les supporters après un but refusé aux Phocéens. Rocher menace alors de faire rentrer ses joueurs aux vestiaires, mais heureusement, Saint-Étienne, dans ce climat de guerre civile, s'impose 3 buts à 2. À partir de là, la rivalité entre les deux clubs ne va cesser d'être exacerbée. Pour autant, toutes ces difficultés ne vont en rien entraver la professionnalisation de l'institution. Ainsi, en 1970, les Membres Associés, supporters officiels de l'ASSE, sont créés à la demande de Rocher. En échange de leur représentation au sein du conseil d'administration du club, le Président exige d'eux qu'ils contribuent à la création des sections décentralisées afin de promouvoir l'image des "Verts" dans toute la France. Le pari est audacieux, mais réussi(17). C'est d'ailleurs surtout l'épopée des années soixante-dix qui donnera la possibilité à cette association d'assurer pleinement cette mission(18). Pour clôturer le tout, en 1971, la SFTP construit un nouveau siège attenant au stade afin d'offrir une assise baptismale solide à l'ASSE.

Cette dernière est désormais une institution locale. Mais, de nouveaux incidents viennent troubler la sérénité de l'édifice. Au mois de mai 1971, Rocher découvre que Carnus (le gardien de buts) et Bosquier (l'arrière central) ont noué des contacts secrets avec l'ambitieux président de l'OM Marcel Leclerc, alors que la période des transferts n'était pas ouverte et que le contrat à temps n'en était qu'à ses balbutiements. Sur un coup de colère, le Président met fin au contrat des deux joueurs... et l'ASSE perd son titre au profit du rival phocéen. Un an plus tard, à la fin de l'année 1972, c'est Salif Keita (l'attaquant(19)) qui quitte le club pour la Canebière, mais Rocher obtient son interdiction d'exercer pendant six mois pour rupture abusive de contrat. C'en est trop pour Albert Batteux qui ne suit plus son président sur cette voie de l'exclusion systématique des joueurs infidèles à Saint-Étienne et choisit de quitter le Forez. Dès 1972, Herbin est donc appelé, contre toute attente (compte tenu de son jeune âge), pour le remplacer et il s'avérera par la suite que ce choix sera particulièrement judicieux(20).

Il semble donc que toutes les difficultés donnent finalement à Roger Rocher l'occasion de "rebondir". En tout cas, elles le confortent dans sa ligne de conduite intransigeante, autoritaire et dans sa politique ascétique de formation. Ainsi, déclare-t-il en 1971 à Lucien Bodart : " Le secret de Saint-Étienne est simple. Faire rechercher à travers la France entière les jeunes valables d'environ 16 ans. On les amène à Saint-Étienne, on les éduque sportivement et moralement. On en fait des champions et des hommes. S'ils répondent à nos espoirs, ils entrent dans notre équipe, ils passent professionnels et deviennent presque tous internationaux. Tout est réglé pour cela. Tout est établi à l'avance. Dans ce système, un garçon qui nous arrive à l'adolescence connaît d'avance ce que sera sa vie sportive et même sa vie tout court. J'appelle cela l'esprit de club, c'est cet esprit que Monsieur Leclerc est en train de démolir avec sa loi de la jungle et son argent qui achète tout. Saint-Étienne, c'est un club d'école"(21).

Dès cet instant, la majorité des supporters adhère pleinement à sa démarche mêlée de paternalisme et d'autorité. Le Président trouve dans la population locale un soutien inconditionnel à cet idéal qui épouse par bien des côtés les valeurs et l'image de la cité forézienne. Au plan sportif, le centre de formation fournit des joueurs jeunes, malléables et opérationnels... l'épopée européenne peut alors commencer.

Entre 1974 et 1976, l'ASSE prend une nouvelle dimension, elle enlève deux titres de champion de France, deux coupes de France et surtout joue une demi-finale, puis une finale de coupe d'Europe des clubs champions après des renversements de situation épiques à domicile(22). Par ailleurs, la rivalité avec l'OM est à son paroxysme. Lors de la trêve hivernale de 1974, Georges Bereta, l'attaquant du cru, reçoit des propositions de Leclerc et souhaite que l'ASSE s'aligne sur les offres financières marseillaises, mais Herbin et Rocher refusent. Le 12 décembre, devant les remous provoqués par ce transfert, le Président annonce sa démission, mais le conseil d'administration du club, sous la pression populaire, la refuse et Rocher revient sur sa décision. Fort de ce soutien, le triumvirat Rocher-Herbin-Garonnaire, épaulé dans l'ombre par Charles Paret maintient encore plus fermement sa politique de formation. Toutefois, l'équipe est ébranlée, en mai 1976, au cours d'un match viril de championnat de France face au Nimes-Olympique, trois joueurs stéphanois sont blessés : Farison, Synaeghel et Rocheteau. Rocher s'en prend alors aux Gardois qui sont jugés comme les responsables partiels de la défaite en finale de coupe d'Europe le 12 mai 1976 face au Bayern de Munich(23). En effet, les deux premiers ne peuvent figurer sur la feuille de match. Rocheteau, quant à lui, ne rentre qu'à la 78ème minute et malgré la perturbation qu'il sème au sein de la défense bavaroise, il ne peut inverser le cours des événements. Au lendemain de la finale de Glasgow jouée devant 25 000 supporters stéphanois, France-Inter, sous la férule de Jacques Vendroux le journaliste sportif de la station, organise, en accord avec Roger Rocher, la descente des Champs-Élysées et Valéry Giscard D'Estaing reçoit la délégation stéphanoise. Le Président de l'ASSE étonné par l'accueil parisien dira : "Décidément, les Français aiment les Poulidor". Mais très vite, le calme revient, les joueurs reprennent à huit clos l'entraînement, sur décision du Président et de l'entraîneur et regagnent le titre de champion de France 1975-1976(24).

Suite à ce parcours, l'ASSE devient un modèle et les mots de Rocher  prononcés au journaliste Jean-Claude Passevant, pour justifier sa politique et faire taire les critiques, ne prennent que plus de sens : "On dit que Saint-Étienne, c'est l'usine. D'accord pour l'image qui s'impose d'elle-même, mais Saint-Étienne, c'est simplement une maison sérieuse. On dit aussi des joueurs de mon club qu'ils ont le visage fermé. Eh bien oui, c'est vrai, ils ne sont pas là pour plaisanter. Les maîtres mots sont : politique de formation de jeunes, amélioration de la qualité en intégrant un ou deux éléments confirmés et insertion des stagiaires dans une logique scolaire. Je suis pour un esprit de corps, d'équipe. J'ai défini les principes de ce qui doit régler notre vie commune. Je suis exigeant dans la discipline librement consentie (sic), pour que soit respectée la bonne unité de la collectivité et parfois obligé de sévir, parce que c'est ainsi sauvegarder l'intérêt commun. Les joueurs ont la satisfaction globale d'appartenir à une organisation. Nous avons créé une école de formation de jeunes avec le souci de prendre vraiment la responsabilité morale des parents. Nous essayons de nous conduire en gens très responsables (...), en assurant une surveillance assez stricte. Nous voulons offrir aux parents toute la garantie morale souhaitable"(25).

Force est donc de constater que l'arrivée de Rocher à l'ASSE concorde avec le "take off" du club, la mise en pratique de son idéal ascétique de formation est la clef du succès : "Je me suis fait moi-même et j'ai envie que les autres se forment aussi"(26). Sur le plan du management, il est autoritaire et centralisateur, mais pratique, comme pour son entreprise, une direction par objectifs et reste très accessible. Novateur, il pense également que l'embauche d'un professionnel rémunéré au sein du comité exécutif du club devient indispensable. La seule rétribution des joueurs et de l'encadrement technique va devenir tôt ou tard insuffisante. D'autre part, depuis toujours, il sait s'entourer de personnes compétentes : Snella, Batteux, Herbin, Garonnaire(27) et Paret. Toutefois, il prétend que lorsqu'il passera la main, plus que des hommes, il veut transmettre "un système infaillible". Son autre mérite est de professionnaliser sans cesse tous les rouages de l'institution. Il est l'un des premiers à oeuvrer pour que les techniques de management pénètrent le milieu sportif. Pour lui, un président de club doit être à l'image d'un PDG, il a des comptes à rendre : "Si on réussit dans une voie, pourquoi en prendre une autre dans le sport ?"(28). Il insiste aussi sur la nécessaire identification de ses employés  à lui et à son entreprise. La fidélité est de mise dans le football comme dans le travail. Ses chefs de service sont majoritairement ses compagnons de route. Sans titre ronflant, il réclame des gens fidèles, courageux et volontaires. Conscient de son peu de bagages, il accumule une énorme documentation technique relative au sport et aux travaux publics. Son sens de la planification est également très aigu, tout doit être régulé par des plans quinquennaux. Pour asseoir encore davantage l'hégémonie du club, il tisse un réseau périphérique et occupe une surface sociale de plus en plus importante. Au niveau sportif, il conserve la présidence de l'Olympique de Saint-Étienne à qui il confie une mission de formation. Au plan économique, il est le patron d'une entreprise encore prospère : la SFTP ; par ailleurs, il occupe des fonctions en tant que militant patronal dans le Bâtiment et Travaux Publics(29). À l'intérieur du champ  politique, il bénéficie du soutien de Lucien Neuwirth et Michel Durafour(30), mais reste très apprécié des milieux de gauche pour l'aide apportée aux mineurs grévistes. Il occupe également le poste de conseiller municipal et de président du syndicat d'initiative de la commune de Saint-Genest-Malifaux. Au plan culturel, il fréquente les élites locales et notamment les familles Guichard et Mimard(31), mais garde les stigmates de la culture ouvrière et préfère les vestiaires, les conférences d'avant matches et les bancs de touche aux réceptions mondaines. Il reste simple et accessible, ne refuse jamais une poignée de mains et conserve un accent "gaga" particulièrement prononcé. De plus, les réfections du stade qu'il entreprend répondent toujours aux exigences de la culture locale. L'architecture à l'anglaise, pourtant peu fonctionnelle dans une optique de communication, demeure la caractéristique dominante de l'enceinte et permet une osmose parfaite entre les acteurs et le public(32). La seule distance qu'il entretienne est celle qui le sépare de ses joueurs : "Les relations que nous avons avec lui sont des relations de travail", dit Patrick Revelli(33).

Pourtant, à la fin des années soixante-dix, Rocher va connaître de sérieuses difficultés. Son excès d'autorité, sa mégalomanie et la quête éperdue de résultats le conduisent peu à peu à se priver de ses soutiens. Plus isolé que par le passé, sa légitimité est remise en question ainsi que son mode de gestion.

La dérive dictatoriale (1977-1997)

Au plan sportif, malgré quelques résultats flatteurs(34), l'ASSE est moins régulière dans ses performances que lors de la période précédente. Elle se contente d'une coupe de France en 1977 et d'un titre en 1981(35). Mais au delà des résultats, c'est le recrutement qui est discuté. En effet, jusqu'en 1977, Herbin a une influence prépondérante en ce domaine, mais par  la suite, devant l'impératif de résultats et la pénurie de joueurs issus du centre de formation, Rocher est condamné à la fuite en avant et entreprend une politique contre nature. L'entraîneur, dès 1977, s'inquiète de cette orientation. En effet, Herbin est peu enclin à travailler avec des joueurs à forte personnalité. Il est pourtant obligé de composer avec Johnny Rep, Jacques Zimako et surtout Michel Platini qui sont des vedettes peu malléables(36). Dès la fin de l'année 1981, le mécontentement se généralise et les premières rumeurs de caisse noire sont propagées par la section stéphanoise des membres associés (créée par le président lui-même) qui n'accepte plus son système autocratique.

Au plan professionnel, la situation est encore plus difficile. En 1979, Roger Rocher est contraint de vendre (de "brader", selon ses mots) la SFTP, forte de 800 salariés, à la Société Forézienne d'Entreprise et de Terrassement : "Je passais plus de cinq heures par jour au club et j'ai fatalement négligé mes propres affaires, mais c'était le prix à payer pour que le club atteigne un tel niveau. J'ai cédé mon entreprise pour une bouchée de pain"(37).

Son autorité est partout discutée. Fait marquant, Rocher n'a jamais accepté que ses ouvriers créent un club corporatif de football, "ils devaient se consacrer pleinement à l'entreprise", rétorquait-il. Il ne souhaitait pas non plus que ses cinq enfants pratiquent ce sport.

Le 1er avril 1982, Loire-Matin, sous la plume de Jacques Murgues et sous la pression des membres associés et de certains élus du comité directeur, "sort" l'affaire de la caisse noire. On demande des comptes à Roger Rocher et on remet en question sa manière de diriger. Il doit alors affronter Fieloux, Buffard(38) et Herbin. De plus, le club connaît des problèmes financiers. Il tente alors de répliquer à ses détracteurs, mais le 17 mai 1982, au cours d'un conseil d'administration particulièrement houleux, il est contraint de démissionner avec l'ensemble de ses amis, après 21 ans de règne et malgré le soutien de Joseph Sanguedolce, le maire communiste d'alors(39). "L'homme à la pipe", que l'on croyait inamovible et président à vie, est en très grosse difficulté. Le 18 août 1982, il avoue devant le SRPJ certaines fraudes et le 16 novembre 1982, il est inculpé pour abus de confiance, faux et usages de faux. Le 30 novembre 1983, il est écroué à la maison d'arrêt Saint-Paul de Lyon. Lors de son 64ème anniversaire, les détenus qui l'appellent "Papy" ou "Président" lui confectionnent un gâteau et des messages de sympathie affluent de toute la France, mais ce sont là de bien maigres consolations. Le 15 février 1984, on apprend, après enquête financière, que le montant de la caisse noire s'élève à 23 millions de Francs. Le 23 mars 1984, après quatre mois de détention, Roger Rocher est remis en liberté sous caution. Mais, l'affaire rebondit et éclabousse la presque totalité des dirigeants et des joueurs de l'époque(40) qui avouent avoir touché de l'argent... sans pour autant connaître la provenance de celui-ci. Certains arbitres ainsi que Fernand Sastre et Jean Sadoul, respectivement président de la Fédération et Président de la Ligue, avouent avoir reçu des cadeaux du club (un magnétoscope), ce qui n'est d'ailleurs pas forcément une pratique exceptionnelle et délictueuse(41).

Aujourd'hui encore, 600 millions de centimes restent introuvables. Si, la caisse noire est demeurée à un niveau modeste et presque "normal" de 1947 à 1977, c'est par la suite que l'écrêtement des budgets annexes devient plus important et permet d'alimenter une caisse toujours plus "gourmande". En 1985, dans l'anonymat, Roger Rocher quitte la présidence de l'Olympique de Saint-Étienne et laisse le soin à son fils d'en reprendre la direction. À partir de ce moment-là, une longue procédure va suivre. En 1989, le club se retire de la partie civile. Le 29 juin 1990, les joueurs et les dirigeants sont condamnés à de lourdes peines (de fortes amendes et de la prison avec sursis). Rocher, quant à lui, doit purger quatre ans de prison dont trente mois avec sursis et payer 200 000 Francs de dommages et intérêts. Il crie à l'injustice prétextant que la caisse noire n'était qu'une réserve pour le club en cas de coups durs et permettait de conserver les meilleurs joueurs, mais ne contribuait pas à l'enrichissement des dirigeants. Les experts psychologues concluent pourtant : "Roger Rocher a besoin d'être un homme public. C'est une personnalité narcissique à tendance névrotique. Il a une très forte exigence d'idéal et opère une fuite en avant dans l'hyper-activité"(42).

Suite à ces sanctions, tous les accusés font appel. Les choses s'arrangent finalement. Le 15 mai 1991, l'emprisonnement ferme de Rocher n'est plus à l'ordre du jour, mais l'amende passe à 800 000 Francs. Il est alors contraint de vendre sa maison et tous ses trophées à... Louis Nicolin(43). Les peines des joueurs et des dirigeants sont ramenées à un niveau plus modeste : entre 8000 et 120 000 Francs et les délais d'emprisonnement ne dépassent pas six mois avec sursis. Le 24 septembre 1991, une chaîne de solidarité s'organise autour des commerçants et des notables du Forez et François Mitterrand gracie Rocher.

La fin de sa vie le ramènera tout naturellement vers le football. En mai 1991, il s'exprime avant la finale opposant l'OM face à l'Étoile Rouge de Belgrade : "Marseille, c'est du préfabriqué, nous, nous avions neuf joueurs qui sortaient du centre de formation"(44).

Le 9 mai 1992, son jubilé est programmé, puis repoussé en raison du drame de Furiani. Le 13 septembre de la même année, il a enfin lieu, un match est organisé sur le stade... Rocher de l'Olympique de Saint-Étienne(45), il oppose le Variété Football-Club aux "hommes du Président". Tous les anciens sont là, y compris Herbin et Carnus qui serrent la main de Rocher et cimentent définitivement la réconciliation(46). Le journal local La Tribune Le Progrès lui donne la parole, fidèle à lui-même, il remercie l'ensemble de l'équipe de 1974-76 sans citer d'individualités. Il explique qu'il a fait fructifier un club sans que les dirigeants n'aient à mettre un franc de leur poche et sans que les finances des collectivités locales ne soient mises à mal(47). Par ailleurs, il reconnaît que le parcours européen du club lui a donné la folie des grandeurs et regrette que personne n'ait pu intervenir pour la tempérer durant la période 1978-80 : "Il est dommage qu'il n'y ait pas eu une plus grande et plus profonde réflexion autour de moi pour éviter ce qui s'est passé". Mais il rajoute : "J'étais un emmerdeur et le stress me rendait colérique"(48).

Sans doute la soif de pouvoir le rendait également irascible car, selon lui, Présider l'ASSE, était plus important que d'être Maire de Saint-Étienne. Le 29 mars 1997, il décède d'un cancer et l'hommage est unanime. Fin août 1997, le premier challenge international Rocher se déroule sur le stade de l'Olympique... il est réservé aux moins de 17 ans(49)...

Conclusion

Le plus remarquable dans l'itinéraire de Roger Rocher tient à la capacité de l'homme à ménager les susceptibilités politiques comme le révèle la déclaration de Joseph Sanguedolce après ses obsèques : "Rocher était un homme de coeur et non un affairiste, il comprenait les souffrances des plus démunis"(50).

Ceci signifie que, bien qu'il n'ait pas eu d'influence directe sur la vie politique locale, son éducation et sa trajectoire professionnelle lui ont permis de conserver un capital de sympathie auprès des différentes institutions, quelle que soit la couleur politique de leurs occupants.

Il semble également qu'il ait incarné de la façon la plus explicite possible un type de direction et de management du sport aujourd'hui en perte de vitesse : l'autocratisme éclairé, le paternalisme autoritaire(51). Pour autant, selon Noël Le Graët, Président de la Ligue, il fut un précurseur en matière d'organisation et de marketing. De ce point de vue, il a incarné la modernité(52).

Enfin, de nombreux témoignages de sympathie démontrent que la population locale lui a complètement pardonné ses erreurs dans la mesure où il a réussi à créer une osmose entre le club et la culture locale(53). De plus, pour la majorité des supporters(54), il semble impensable qu'un président réussisse à obtenir de grands résultats sans avoir recours à des moyens plus ou moins délictueux : "Les plus grands présidents (Rocher, Bez, Tapie) ont toujours eu maille à partir avec la justice", selon l'ex joueur Patrick Revelli(55). Le fatalisme populaire accepte donc l'adage selon lequel éthique et pratique sont parfois contradictoires et que rationalité ne rime pas avec justice.

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