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Histoire(s) stéphanoise(s)

Les vies retrouvées de Joseph Chosson et de Jean de Gaudemar, soldats au 38ème R.I. de Saint-Étienne

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Par les élèves du lycée Saint-Paul sous la direction du professeur Laurent Rix : Elsa Chomat, Lisa Fournier, Caroline Gouy, Julien Heurtier, Loïc Mohr, Cléa Paugam, Noé Picariello, Ophélie Raffin (année 2014-2015)

Joseph Chosson a existé. Archives publiques et privées en témoignent : ce Stéphanois est "mort pour la France" en terre ennemie le 27 juin 1915 à la bataille des Dardanelles. Puis il a sombré dans l'oubli. A-t-il rencontré Jean de Gaudemar ? Né à Marseille en 1895, un an après Joseph, il est affecté au même régiment, au même moment, à Saint-Étienne, le 38è d'Infanterie. Qui étaient Joseph et Jean ? Quelles furent leur vies d'hommes et de soldats pendant la Grande Guerre ?

Voici les questions que se sont posées huit élèves de première du lycée Saint-Paul, accompagnés de leur professeur d'histoire, en abordant les documents relatifs à Joseph Chosson et Jean de Gaudemar conservés aux archives municipales. Au fil des ateliers animés par un médiateur des archives, ils ont mené l'enquête pour tenter de comprendre les parcours de ces deux jeunes hommes devenus soldats, dans le contexte de la Première Guerre mondiale.

Introduction

Le lundi 17 novembre, nous nous sommes rendus au 164 cours Fauriel, aux archives municipales de Saint-Etienne. Lorsque nous avons aperçu le bâtiment nous étions un petit peu surpris, en effet il ne ressemblait pas à un bâtiment d'archives comme on pouvait se l'imaginer. Monsieur Tillière nous a fait visiter les locaux en "profondeur" et nous avons été très surpris : tout était grand, impressionnant. Nous nous sentions privilégiés d’accéder à ce labyrinthe de rayonnages sur plusieurs étages dans lequel des milliers de  documents, anciens et récents, étaient archivés sur des kilomètres.

Lors de la seconde séance nous nous sommes retrouvés devant deux gros cartons de la série S1, celle des archives privées, chacun d'eux correspondait à un soldat. L’un contenait deux cahiers d'écolier, support de mémoires d'un personnage nommé Jean de Gaudemar. L’autre une correspondance, un carnet de route, des documents administratifs, des témoignages de compagnons de régiments légués aux archives par la famille de Joseph Chosson. Nous avions entre les mains des documents authentiques et palpables qui parfois avaient des odeurs particulières de poussière et de moisi mais c'était tout ce qui faisait leur charme et leur intérêt.

Au début nous étions un peu gênés et aussi extrêmement touchés de savoir que nous étions face à une partie de la vie de deux personnes qui ont réellement existé. Nous rentrions d’une certaine façon dans leur intimité. Ainsi, la découverte et la lecture de ces documents s’accompagnaient de compassion, parfois d’un peu de tristesse, mais également de joie. Nous avons également étudié des documents plus administratifs comme les grands registres de recensement et les tables décennales. Peu à peu, nous avons recomposé certains aspects de leur vie et de la guerre et c’est ce que cet article entend faire découvrir à travers une question toute simple : que fut la Grande Guerre pour Joseph et pour Jean ?

Nous entrerons dans la vie de Jean et de Joseph par leur expérience combattante qui les réunit dans une campagne militaire peu connue, celle de l’armée d’Orient. Nous reviendrons ensuite sur leur parcours d’avant-guerre pour éclairer leurs milieux sociaux et leurs familles que seule la guerre pouvait forcer à se rencontrer. Enfin, nous envisagerons les lieux qui les ont réunis ou au moins croisés, de la caserne de Saint-Etienne au long voyage qui les conduit aux portes de l’Asie.

1915-1916, la campagne d'Orient : les destins croisés de Joseph et Jean

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Tout d'abord, il faut noter que les deux personnages : Joseph Chosson et Jean de Gaudemar ne se sont jamais croisés au combat dans les Dardanelles. Jean a combattu sur le front Nord-Est français puis dans l'actuelle Bulgarie. Joseph a mené la guerre dans les Dardanelles, où il a trouvé la mort. De plus, ils furent impliqués à différents moments de cette campagne d’Orient, en 1915 pour Chosson et en 1916  pour Gaudemar. Ainsi, ils ont été engagés dans des lieux différents, aux objectifs militaires différents.  Joseph Chosson participe à un débarquement dans une zone restreinte qui s’enlise et se conclut par un échec. L'attaque de 1916, impliquant Jean de Gaudemar, est lancée depuis un allié, la Grèce, alors que celle des Dardanelles était lancée en milieu hostile, sans base arrière et sous le feu direct de l'ennemi.

Les campagnes d’Orient à travers Joseph et Jean : deux terrains de conflit, 1915-1916

La campagne des Dardanelles de 1915, où est engagé Joseph Chosson, cherche à impliquer directement l'Empire Ottoman, allié des puissances centrales peu visé par les forces franco-britanniques essentiellement basées à l'Ouest, près de la frontière franco-allemande. L'objectif premier est de s'emparer du goulet d'environ soixante kilomètres de long, reliant la mer Égée et la mer de Marmara puis, de remonter en direction de Constantinople,  afin de forcer l'Empire Ottoman à quitter le conflit. L'effet de surprise, voulu lors de ce débarquement, est raté car il y eut des bombardements alliés le 19 février et un premier assaut naval le 18 du même mois.

Joseph Chosson débarque le 26 avril 1915, sur la plage du Cap Hellès surnommé « l'imprenable détroit ». La date officielle du débarquement étant la veille, il n'a donc pas débarqué en première ligne mais il a vécu dans des conditions dantesques. Il avoue sa douleur mais ne peut pas l'exprimer directement à cause de la censure que l'armée française impose pour ne pas inquiéter les familles restées en France : les lettres sont ouvertes et si elles contiennent des informations compromettantes, elles n'arrivent jamais à destination.

La campagne de Bulgarie de 1916, où est engagé de Gaudemar, vise les Bulgares, alliés des Puissances centrales. Elle est moins ambitieuse que la bataille des Dardanelles, perdue en 1915 et qui servit de leçon aux autorités britanniques. Jean de Gaudemar arrive le 26 avril 1916 à Thessalonique avec les armées alliées à partir de leur base grecque. Ensuite, il remonte en direction du Nord-Est, vers l'actuelle Bulgarie, dans une région au climat peu accueillant.

Ainsi, Joseph et Jean n'ont pas eu les mêmes conditions de vie et de combat tout au long de leur périple ; de plus, elles ont évolué au cours des campagnes respectives dans lesquelles ont été engagés nos deux soldats en Orient.

Du désastre militaire de 1915 à une guerre d’usure éprouvante en 1916

Pour Joseph Chosson, on en apprend peu. La correspondance qui le relie à sa famille est censurée. Il ne peut dire où il se trouve, il n'a pas le droit de critiquer son pays ni ses alliés dans leurs choix stratégiques et militaires et même, il en dit le plus grand bien : le paradoxe entre la correspondance de Joseph et le désastre militaire est saisissant. La lecture de la correspondance de Joseph nous permet de ressentir ses émotions alors qu’il écrit ses lettres. On l’imagine ainsi : « Entre ces combats, ces nuits, ces repas, ces navigations. J’essaye de trouver un moment solennel qui sera privilégié à ma famille, des moments qui me permettront de me détacher des difficultés de cette guerre autant physique que psychologique mais également de ne pas perdre pied. » Joseph leur écrit tous les jours sur des cartes postales, sur du papier… Dans sa correspondance il exprime le déroulement de ses journées, ses ressentis sans jamais donner trop de détails sur ses conditions de vie et sur ses combats sans doute par peur d’être censuré, pour ne pas être privé de ces échanges importants. Dans ses lettres, c’est toujours le même refrain : où qu’il soit « tout va bien »2, quoi qu’il fasse « tout va bien », on ne ressent jamais les difficultés et les douleurs que Joseph traverse lors de cette attaque. C'est bien Joseph qui eut les conditions de combat les plus dures, notamment à cause du débarquement laborieux, et de tous les morts sur les plages qui ont répandu les maladies. Les Ottomans s'étaient préparés au débarquement et les combats ont été  apocalyptiques ; ce qui a sûrement joué un grand rôle dans son décès au cours de la bataille.

Les conditions de vie restent terribles pour Jean de Gaudemar, mais d’abord d'un point de vue hygiénique. Il a donc souffert davantage des conditions de vie que du combat : il a surtout marché pour s'adapter aux stratégies des États Majors. Il n'a pas immédiatement subi l’expérience du feu contrairement à Joseph qui l'a subie de plein fouet. Alors qu’il remonte au Nord, vers la Bulgarie, son quotidien se dégrade: il subit la faim, la soif, le froid, le chaud. Comme il le reconnaît lui-même dans ses Mémoires3 : au début il mange convenablement,  mais après,  il est réduit à chasser les grenouilles dans la région marécageuse  où il va rester plusieurs mois. Au bout de quelque temps, il tombe malade, s’amaigrit. Quand il est congédié par un de ses supérieurs et rapatrié d'urgence à Marseille, il ne pèse plus que quarante kilos. Il est évident qu'il a flirté avec la mort : il est un peu le symbole du soldat qui peut mourir sans combattre, d’épidémie et de disette, comme quelques siècles plus tôt. Le terme de calvaire prend ici tout son sens : beaucoup de maladies « moyenâgeuses », comme des épidémies de dysenterie ou de typhoïde, reviennent sur les fronts. Les pertes par blessures passent donc au second plan.

Joseph rencontre plus brutalement la guerre à l'aube du 25 avril 1915 quand le corps expéditionnaire, baptisé ANZAC, renforcé de troupes françaises et commandé par le général britannique Hamilton, débarque sur cinq petites plages du Cap Helles, à l'extrémité sud de la péninsule de Gallipoli. Le 20 avril 1915, les Alliés disposent d'une force de 70.000 hommes britanniques, australiens, néo-zélandais et français4. La bataille des Dardanelles dite aussi de Gallipoli, se solde le 9 janvier 1916 par une retraite des forces alliées et un bilan terrible : 46 000 morts, 86 000 blessés et 258 000 morts par maladies.

En contraste avec ce bilan terrible, le ministre britannique de la guerre, Lord Kitchener, qualifiait de « croisière en mer de Marmara » la bataille à venir: malheureuse expression qui sous-entend que le débarquement aux Dardanelles auquel Joseph Chosson participe devrait être une formalité. Ce paradoxe montre une certaine illusion et méconnaissance des autorités militaires par rapport à la réalité du terrain qui est loin d'être aussi simple.

Le plan du général Hamilton,  celui du débarquement auquel Joseph participe, présente de nombreuses hâtes et négligences même s’il présente certains avantages. Malgré son étroitesse, y former une tête de pont est envisageable car la configuration de la péninsule de Gallipoli le permet. Il est vrai que l'ennemi est désavantagé aussi car le manque de routes contraint les unités turques basées à Bulair à rejoindre le Cap Helles en plusieurs jours. De plus, le général allemand Von Sanders est obligé de diviser ses effectifs en deux pour couvrir les côtes du Détroit. Il présente un inconvénient majeur : l’absence totale d'effet de surprise lors de l'attaque qui permit aux Ottomans de renforcer préventivement leurs défenses. Enfin, le général britannique Hamilton possède une documentation et une vue extrêmement imprécises et datées de la zone.

Ainsi, on peut donc en déduire que l'attitude des autorités militaires en 1915 a mené à l’échec de la bataille des Dardanelles. C’est là que meurt Joseph, dans la matinée du 26 juin, au plus fort de la bataille des Dardanelles vers le village de Sedul Bahr. La veille de sa mort Joseph annonçait à un camarade «  je crois que nous n’en reviendrons pas, préparons nous à mourir »5. Alors désignée pour commander la 4ème section suite à une nuit mouvementée qui a fait subir au régiment de nombreuses pertes, sa section occupe un boyau qui rejoint les tranchées turques. Les soldats se situent à environ quarante mètres des tranchées ennemies. Au cours de la nuit de 25 au 26, les turcs renversent le barrage de sacs et attaquent le régiment à coup de grenades, Joseph s’écrie «  EN AVANT, A LA BAÏONNETTE »6. Après ces paroles Joseph Chosson lance l’attaque, suite à laquelle les Turcs prennent la fuite. Le barrage est immédiatement reconstruit. Vers quatre heures du matin, Joseph veut se rendre compte des travaux de terrassement de l’ennemi pendant la nuit. Il élève un peu la tête au-dessus du parapet et prend au même moment une balle en plein front. Son corps est enterré sur place7.

Jean de Gaudemar, quant à lui, après avoir été rapatrié à Marseille, s'est rétabli au bout de plusieurs mois. Il n'est jamais retourné dans la zone orientale du conflit, mais il a combattu à nouveau sur le front franco-allemand, endroit principal de cette première guerre mondiale. Joseph est mort de ses blessures et Jean a failli être emporté par les maladies : tous deux rappellent que cette première guerre mondiale a décimé toute une jeunesse et, en particulier, celle née au milieu des années 1890.

Une génération dans la guerre

Joseph Chosson

Joseph, fils d’ouvrier stéphanois

Grâce au livre de recensement communal, on découvre plusieurs de ses caractéristiques physiques. Joseph a les cheveux châtain clair, les yeux bleus, le front moyen, le nez rectiligne et le visage ovale. Il fait 1,72 mètre et sa profession est électricien. De plus, on apprend que c'est un musicien, il joue du violon. Joseph Chosson habite chez ses parents au 10 rue Émile Littré à Saint-Étienne vers le musée d'art et d'industrie. C’est un vieux quartier ouvrier de Saint-Étienne et dans cette maison rénovée du début XXe siècle, résident aussi ses frères et sa sœur8.

L’aîné de la famille se nomme Jacques-Marie et a deux ans de plus que Joseph. Son petit frère, François est né cinq ans après lui, et est suivi de Jean-Marie-Madeleine et de Marie-Antoinette, la benjamine9. Joseph se préoccupe énormément de sa famille, il se soucie d’eux de manière constante10, demande des nouvelles quand l’un se fait mal, quand l’autre tombe malade. Joseph-Jacques-Marie est issu d'un milieu modeste et est recensé à la caserne de Saint-Étienne située à quelques rues en contrebas de sa maison, pour faire son service et ses classes. A travers ses lettres on comprend qu’il était très proche de l’un de ses petits frères, Jean, qui avait 12 ans. Joseph a confiance en lui, c’est à lui qu’il demande d’aller chercher des papiers administratifs qui le concernent à la mairie alors que ces tâches sont faites par les plus grands de la fratrie restés à la maison. Cela nous amène aussi à nous demander combien d’hommes de cette famille ne sont plus au foyer et sont partis à la guerre.

Jean, enfant de la bonne société marseillaise

Notre second personnage, Jean de Gaudemar, combattant de la Grande Guerre est né le 11 juillet 1895 à Marseille dans une famille noble. Il est le fils d’Adrien Victor François Joseph de Gaudemar, un avocat, et de Louise Aimée Jeanne Beaugrand. Les témoins de sa naissance furent messieurs Louis Philippe, Lieutenant au 61ème RI et monsieur Camille Vaulbert, chef d'Institution ancien adjoint au maire de la Ville de Marseille11. La profession du père et le réseau de sociabilité de la famille nous permettent de déduire que Jean est issu d'une classe sociale relativement aisée12.

Il grandit dans une famille de trois enfants. Il eut un frère le 7 octobre 1897 mais ce dernier mourut l’année suivante. En 1896 nait une petite sœur, Gabrielle Eugénie Adrienne, enregistrée le 3 août par l’état civil. Enfin, un autre frère Henri Georges nait le 13 janvier 1902. Après la guerre, le 16 juillet 1926, Jean épouse mademoiselle Juliette, Monique, Marie, fille de Henri Martin chef de bataillon, et de Jeanne, Marie de Poiterin de Maurillon. La belle famille de Jean confirme l’enracinement dans un milieu social élevé et dans le corps des officiers supérieurs de l’armée. Jean et Juliette auront deux enfants, Gérald Jean Léon né le 1 février 1928 et Edith née le 26 novembre 1929.

Sans la guerre, Jean et Joseph ne se seraient jamais croisés et leurs destins seraient demeurés bien étrangers l’un de l’autre. Bien sûr, ils ne sont pas engagés en même temps dans la campagne d’Orient mais il y a de grandes chances qu’ils se soient croisés lors de leurs classes, tous deux affectés au même moment, au même endroit, à la caserne de Saint-Etienne à la fin de l’année 1914.

Jean de Gaudemar

De la caserne de Saint-Etienne aux portes de l’Orient

La caserne Rullière

L’arrivée de Jean à Saint-Etienne, décembre 1914

Jean de Gaudemar arrive à Saint-Etienne en décembre 1914. Il est fort angoissé à l'idée de se rendre dans cette ville qu'il imagine "triste et noire" par contraste avec la clarté des villes de Provence  qu'il a connues auparavant. "Le train a quitté Toulon, la nuit est tombée sur la campagne qui fuit, nos compartiments ne sont pas chauffés mais l'ambiance est à la gaité"13. Lors de son voyage, Jean de Gaudemar partait dans l'idée de garder un souvenir, une trace de son voyage. Après une nuit passée dans une école communale désaffectée à Badouillère, il découvre la caserne Rullière14 située en bordure de la rue d'Annonay devenue rue du 11 Novembre entre Bellevue et Badouillère.

Les lieux sont typiques des casernements du XIXème siècle. La construction, envisagée dès 1868 15 est prévue à l'origine pour 600 hommes. Elle se compose d'un rez-de-chaussée contenant le logement de 345 hommes et d'un étage occupé par des chambres pour 291 hommes. Un demi-étage voûté renferme des magasins de vivres, d'habillement, une salle d'escrime et une citerne de 1260 m3. S’y ajoutent des annexes telles une manutention, un magasin aux farines et un hôpital. Par la suite, le bâtiment accueille dans ses combles des logements supplémentaires. Le directeur du Génie approuve globalement le projet mais par souci d'économie, il propose une réduction du bâtiment afin que la capacité se limite à 400 hommes. En 1872, le Fort héberge 915 hommes et 118 chevaux16.

A l’arrivée de Jean, la caserne de Rullière était complète "pleine de territoriaux"17,  800 militaires du 38ème Régiment d'Infanterie en tenue bleu horizon, parmi lesquels se trouve sans doute Joseph dont la famille  habite à quelques rues de là. Cette hypothèse vraisemblable est la seule information que l’on possède sur Joseph en 1914. Il est impossible, avec les quelques archives consultées, de recomposer son parcours avant son départ pour l’Orient où commencent son carnet et ses correspondances. On comprend qu’il fait ses classes et se trouve dans la caserne Rullière en même temps que Jean mais l’on ne sait rien de sa guerre avant 1915.

La guerre de Jean avant la campagne d’Orient

Le bataillon de Jean de Gaudemar quitte Saint-Étienne par une brume opaque. Le train roule très lentement et le temps semble très long à tous les hommes. Les arrêts sont nombreux et brusques ce qui allonge encore le temps du voyage. Jean trouve ce voyage très différent de celui qui l’avait emmené à Saint Étienne18. Personne ne sait où ils vont, même les officiers n’ont aucune idée de la destination. Un saut vers l’inconnu. Seul le chef de bataillon garde dans sa poche une enveloppe cachetée qui contient l’ordre de mission qu’il faut ouvrir à leur arrivée. A chaque gare où le train passe, des affiches préviennent des espions allemands. La peur d’être espionné par les boches est bien présente dans le train. Plus le train avance plus les hommes voient des champs de bataille, écoutent les bruits des canons, la peur commence à venir dans l’esprit des soldats. Durant la nuit très sombre, le bruit les impressionne encore plus, ils ont l’impression d’aller en enfer.

La propagande française a pour but de montrer que les Allemands sont des faibles et des menteurs. Les Français sont bien plus forts qu‘eux sur les champs de bataille. Les Allemands sont sanglants, ils « dévorent » tout sur leur passage. D’autres affiches disent qu’il faut se taire et que les murs ont des oreilles.

Jean se réveille à la gare du Creil. Jean repense à sa famille, à Gabrielle et à Georges et espère les revoir sans être bien sûr de pouvoir. Le bataillon sait que le front n’est pas si loin que cela. Les hommes s’endorment sur place, le lendemain, ils sont réveillés par le clairon à sept heures du matin. Après le rassemblement, ils peuvent manger un bon repas. Ils boivent une bonne soupe de légumes, mangent un ragoût de pommes de terre et du bœuf bouilli. A la fin du repas, ils ont le droit de boire du café. Sur la route, il y a une file gigantesque de camions. C’est une jolie journée de printemps en mai 1916, les prairies sont verdoyantes, les arbres commencent à accueillir des fruits. Il fait bien plus beau qu’à Saint-Étienne ce qui gonfle le cœur de Jean. Le bataillon traverse tranquillement la campagne et les villages qui débordent de joie, la guerre ne semble avoir aucune emprise sur le bonheur des personnes. Les seuls signes visibles de la guerre sont alors les routes déformées par le trafic incessant de camions et de trains. La France est alors traversée par plusieurs routes et voies ferrées mobilisées prioritairement pour le transport de troupes. Il faut un train pour un bataillon, trois trains pour un régiment d'infanterie, quatre pour un régiment de cavalerie, sept pour une brigade d'infanterie, 26 pour une division d'infanterie et 117 pour un corps d'armée. Il y a en tout 2 521 convois de trains seulement pour le transport des hommes.

L’arrivée dans l’Oise occupée : quand les armées s’enterrent et que débute la guerre de position

Le bataillon de Jean arrive à midi dans le village de Ressons-les-Metz, un village à dix-sept kilomètres de Compiègne. Tous les camions se rangent dans un ordre impeccable sur la place de la mairie. Les villageois viennent converser avec les soldats. Jean se rend au rassemblement où l’ordre lui est donné de se cantonner dans une ferme à la sortie ouest du village. Les soldats n’ont pas de lits, seulement une litière en paille. Dans la grange, ils ont très chaud, l’été arrive. Ils prennent leur repas dans la cour. Les femmes de la ferme semblent très sympathiques et Jean soupçonne même certains de ses camarades de partager leur couche. La fermière confirme à Jean que tous les hommes ont été mobilisés, les femmes devaient s’occuper toutes seules des tâches de la ferme. Elle rend service aux soldats en leur offrant du lait et des œufs. Elle demande aussi à ne pas être trop bruyant et à ne rien voler.

La vie quotidienne des Français change grandement, il faut apprendre à vivre sans les hommes. La population dite "à l’arrière", comporte tous ceux qui, tant militaires que civils, dans la guerre, ne prennent pas part aux opérations, il s’agit donc aussi bien des femmes, des vieillards, des enfants. Cependant, la guerre atteint fortement l’économie du pays. Les régions industrielles du Nord subissent les effets destructeurs des combats comme le département de l’Oise en 1917-1918. Une grande partie de la main d’œuvre a été enrôlée dans l’armée, la production industrielle est donc plus faible, des pénuries apparaissent. Avec la guerre, le quotidien des Françaises est fortement bouleversé. Après le départ au front des hommes, elles vivent dans la peur de perdre un être qui leur est cher (époux, fils, père…). Elles sont confrontées à des difficultés matérielles et doivent s’impliquer dans la vie économique en accomplissant certaines tâches, autrefois réservées aux hommes.

Jean passe deux mois dans ce village qu’il trouve charmant mais où le temps passe lentement et où le sud lui manque plus que tout. En ce début de mois d’août, les survols d’avion sont de plus en plus présents, les hommes doivent se cacher. Les soldats aidaient à la ferme tout en creusant les tranchées et en installant les barbelés. Le plus souvent très tard, de vingt-et-une heures à minuit, en utilisant pelle et pioche. Les hommes s’endorment fatigués et se réveillent avec le chant du coq très tôt le matin. Certaines fois, seuls les bruits de sabots des femmes et celui de la marche se font entendre avec les animaux. Quand ils vont à la ligne de feu, ils préparent longtemps, vérifient tous le matériel. Jean a peur durant ces moments là, peur de mourir.

Jean part ensuite pour Lassigny, autre village, un peu plus au nord, un peu plus près des troupes allemandes. Là, comme ailleurs, se lancent les dernières grandes offensives, se stabilisent les fronts, s’enterrent les hommes. Là, sous les yeux de Jean, s’invente le No man’s land. Des prés, des champs, des villages que le hasard place entre les deux lignes ennemies. Là se trouvent pour quelques semaines encore, avant les premiers bombardements d’artillerie, avant les premiers tirs de barrage, des paysages champêtres.  A Lassigny, Français et Allemands se regardent à travers des champs plantés de quelques arbres fruitiers dont un magnifique pommier19 qui retient l’attention de toute sa compagnie. L’anecdote occupe un long paragraphe des mémoires. Les soldats espèrent pouvoir goûter ses fruits mais essuient les tirs d’un Allemand. C’est après cet événement que la rencontre avec le feu commence, non plus une escarmouche avec un tireur embusqué, mais un violent bombardement : le onze août les Allemands réussirent à les attaquer. Jean vit nombre de ses amis mourir. A deux cents kilomètres, les Français arrêtent et repoussent les Allemands sur les plateaux de la Marne. Le vingt-deux septembre ils lancent eux aussi une grande offensive dans le Nord. Jean est là quand les Allemands bombardent les lignes françaises avec des obus à gaz. Jean survit à cette première épreuve du feu  pour rejoindre peu après l’armée coloniale. De cette fin d’année 1914 au mois de février 1916, il n’obtient aucune permission et alors qu’il se bat furieusement à Verdun, il apprend qu’il doit partir pour  Salonique.

Dans ses mémoires, Jean ne dit rien de ce voyage, mais il eut sans doute les mêmes conditions de transport que Joseph, un de ces grands cargos armés pour le transport de troupes alors que toute la flotte française stationne et navigue en Méditerranée.

Voyages : de Marseille à l’Orient

Le voyage de Joseph Chosson débute le Jeudi 25 février, date à laquelle il quitte Saint-Étienne pour se rendre à Varennes-sur-Mer, où il restera 6 jours. Le 4 mars il embarquera à Marseille sur le Magellan. Son périple marin durera 2 mois et 22 jours avant d'arriver au Cap Helles. Entre temps, il navigue à peu près 15 jours au total, et est au sol le reste du temps.

Nous le savons donc, à plusieurs reprises Joseph Chosson ne connaît pas l'endroit où il sera desservi lorsqu'il embarque sur le Magellan. En effet, quand c'est le cas il annonce le lieu d’où il part, l'heure, et ajoute « Destination inconnue ». Il ne donne aucun détail sur ses conditions de vie, il note néanmoins les fusillades qui ont lieu sur le terrain, leurs résultats ainsi que les gains et les pertes (morts, blessés ou disparus) qu'elles engendrent, en inscrivant les noms des concernés. On relève alors quelques compléments comme « Toute la nuit tiraillerie sanglante », « Sous le feu violent de la mitraille » ou encore « De 8h à 21h fusillade sans interruption ».

Il se déplace alors dans plusieurs pays comme la Tunisie, les îles de Lemnos et de Skiros, en Grèce, et l’Égypte. Enfin, il clôturera son périple en débarquant le 26 avril au Cap Helles en Turquie où il débutera directement les combats dans les Dardanelles. Joseph énumère dans un agenda ses positions, et les événements importants qui se déroulent dans la journée, dans son petit carnet de notes ou son agenda, qu'il garde sur lui en permanence. Promu sergent fourrier au mois de mai, il nous communique aussi les provisions nécessaires et leurs quantités. On retrouve alors du pain, des haricots, des pommes de terre, de la viande, du café, du sucre, de la végétaline, du potage et également du vin, de l'eau-de-vie et du tabac. Joseph Chosson collectait dans son carnet des fleurs ramassées sur le terrain, sûrement les dernières encore existantes sur un champ de bataille dévasté.

Navire de transport qui emporte Joseph en Méditerranée orientale

Conclusion

Joseph et Jean ont donc été réunis par leur participation à la Grande Guerre mais c'est aussi celle-ci qui les aura séparés: en effet pour Joseph, la guerre aura mis fin à sa vie dans les Dardanelles, alors que pour Jean la fin de la guerre marque le début d’une brillante carrière militaire. Ce récit nous a permis d’aborder un autre terrain d’opération que le front occidental et par ce fait d’autres ennemis : les Bulgares,  les Ottomans. Il nous a permis aussi de découvrir une autre campagne militaire qui fut un échec pour les Alliés, où l’on retrouve le système des tranchées et la guerre de siège caractéristique du premier conflit mondial. Cependant, on peut noter que la campagne d’Orient tue davantage par la maladie, par épidémies, que par blessures liées aux affrontements. Ce travail d’archives, a alors eu l’intérêt de sortir de l’oubli ces deux soldats, Joseph Chosson et Jean de Gaudemar, ainsi qu’une campagne reléguée par la mémoire nationale. Malgré nos huit mois de travail, nous pouvons dire que finalement, nous ne connaissons que peu de choses sur ces deux personnages : même avec la présence des productions administratives et privées, il reste peu de choses de la vie de ces hommes. De plus il existe une réelle différence entre nos deux personnages : Joseph n'a jamais voulu laisser une trace, la guerre ne lui en laisse pas le temps et quand bien même, cette volonté de transmettre, de se raconter, était sans doute un peu étrangère à son milieu social. C'est donc des traces non volontaires qui permettent de le sortir de l'oubli. Pour Jean, la situation est différente, sorti bien vivant non pas d'une guerre mais de quatre conflits mondiaux et coloniaux, il choisit d'écrire des mémoires pour ses petits-enfants afin de transmettre ses mémoires et son vécu sur cette guerre qui a impliqué plus de soixante millions de soldats.

Caroline, Cléa , Elsa, Julien, Lisa, Loïc, Noé, Ophélie,

Mai 2015

Inventaire des sources et bibliographie

Archives privées :

1 S 438: archives de Joseph Chosson

  • Un ensemble de correspondances : lettres échangées entre Joseph et sa famille, 1914-1915
  • Un agenda tenu par Joseph pendant la campagne d’Orient
  • Des documents administratifs : avis de décès, démarche pour le transfert de corps
  • Un mémento : production religieuse pour les messes anniversaire des morts

95 S 1 : archives de Jean de Gaudemar

  • Deux cahiers contenant les mémoires de Jean et intitulé Voyages sur trois continents, 1914-1954, rédigés à l’intention de ses petits enfants.

Archives administratives :

1 F 36 S-O, 1911 : Registre de recensement (Chosson)

2 E 117 : Registre d'état civil (Chosson)

1 Fi Saint-Etienne 41 : Plan de Saint-Etienne

Bibliographie indicative :

Cabanes Bruno, « Dardanelles, le traumatisme », art. in L’Histoire, n° 347, novembre 2009.

Becker, J.J. et Audoin-Rouzeau Stéphane (dir.), Audouin, Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, 2004

Tibi, Jean, Histoire des rues de Saint-Etienne, 2004

6 commentaires

  • Une fidèle des archives, 20 décembre 2015 à 17h27Répondre
    Merci et félicitations pour cette étude. Ce front est trop tombé dans l'oubli.
    Je me permets de signaler la section Mémoire des hommes dans le site du Ministère des armées. On y trouve les journaux des unités engagées dans les combats.
  • Une fidèle des archives, 20 décembre 2015 à 20h12Répondre
    Mon second commentaire ayant disparu,je le renouvelle: les jeunes gens nés en 1898 et 1899 , ont été mobilisés à 18 ans et envoyés au combat. Après l'armistice ils ont été transformés en troupes d'occupation en Orient
  • Philippe, 22 janvier 2016 à 19h15Répondre
    Un travail intéressant mais qui peut amener des erreurs d'interprétation. Ainsi, J.Chossson mort dans les Dardanelles n'était plus au 38ème RI mais au 175ème. Le 38ème n'a jamais quitté le nord de la France.
  • élise, 4 septembre 2016 à 8h37Répondre
    Les militaires qui terminaient leur service militaire sont restés mobilisés pendant 7 ans: 3 années de service+4 années au front.
  • elise laplace, 1 octobre 2016 à 9h04Répondre
    Evidemment!Lesoldat né en janvier1918 et celui né en décembre n'ont pas été appelés au même moment!
    Avez-vous consulté aux archives départementales les fiches individuelles des militaires et mémoire des hommes sur le site du ministére des armées?
    Je n'ai pas écrit à la légère........Bonne lecture.
  • daina, 5 novembre 2016 à 20h22Répondre
    Je cherche depuis des années une personne qui se trouvait au 38éme RI de St Etienne, Année 65 66, ensuite parti à Clermont, c'était un sergent chef, henri pierragy, perdu de vue depuis, car j'aurais des choses importantes à lui transmettre,( familiales), si quelqu'un savait, ce qu'il est devenu, je lui en serait éternellement reconnaissante, merci d'avance

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