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Histoire(s) stéphanoise(s)

Etienne Mimard, Manufrance et l'enseignement professionnel

Entrée de l'Ecole nationale professionnelle (39 Fi 466).

Brigitte Carrier-Reynaud, maître de conférences en histoire contemporaine, université Jean Monnet, Saint-Etienne, centre de recherches EVS-ISTHME, UMR 5600 CNRS

Par son testament en date du 30 juin 1941, Etienne Mimard fait de la ville de Saint-Etienne sa légataire universelle. L’un des objectifs qu’il se fixe en prenant cette décision originale, outre le développement de la Manufacture Française d’Armes et Cycles qu’il a fondée un demi-siècle plus tôt avec Pierre Blachon, est « l’amélioration de l’instruction et de l’éducation professionnelle à Saint-Etienne, et leur diffusion entre le plus grand nombre possible de jeunes gens »1. Mimard développe longuement ses idées en la matière, et expose avec un luxe de détails les mesures et dispositions à prendre pour faire de l’enseignement professionnel stéphanois un modèle du genre. Du contenu des études aux recommandations sur l’hygiène, des bourses à distribuer aux élèves au nombre et à la couleur des vêtements qui doivent leur être fournis, rien n’est laissé au hasard pour faire du legs l’instrument d’un projet ambitieux. Le but à atteindre est en effet non seulement de former des ouvriers compétents, habiles et instruits, mais aussi des hommes complets, à la morale et au civisme irréprochables.

Ce testament vient couronner un engagement de longue date au service de l’enseignement professionnel : Etienne Mimard, et avant lui Pierre Blachon, se sont en effet tout au long de leur carrière d’entrepreneurs intéressés à la cause de la formation des ouvriers, notamment à travers les liens étroits entretenus avec l’Ecole Pratique de Commerce et d’Industrie, future Ecole Nationale Professionnelle. Pour autant, il semble que cette implication ne se soit pas traduite par une « politique-maison » très originale en matière de recrutement et de formation de la main d’œuvre ; les idéaux d’Etienne Mimard, tels qu’il les exprime à la fin de sa vie dans son testament, n’ont guère été mis en œuvre par des actions concrètes au sein de la Manufacture Française d’Armes et Cycles.

En analysant le discours de Mimard et en étudiant quelles actions il a développées dans sa ville et dans son entreprise, on cherchera ainsi à comprendre les modalités et les raisons de son intérêt pour l’enseignement professionnel et à replacer celui-ci dans le cadre plus large de sa vision de l’industrie et de la société.

Une préoccupation de la part de Pierre Blachon...

Dès les débuts de la Manufacture, ses dirigeants se montrent sensibles aux questions de formation de la main d’œuvre. Ils sont signataires en 1892 d’une lettre de la Chambre syndicale des fabricants d’armes demandant « la création d’un cours d’armurerie à l’Ecole professionnelle »2. C’est Pierre Blachon qui, le premier, prend des responsabilités dans ce domaine : de 1896 à sa mort en 1914, il est membre de la commission technique armurerie de l’Ecole Pratique d’Industrie, et de 1908 à 1912, membre de son conseil de perfectionnement. Rappelons que le rôle de ce conseil au sein des EPCI ou EPI est de réunir des représentants du patronat local, chargés de veiller au contenu des enseignements, à l’organisation des études et à leur adéquation avec les besoins locaux de main d’œuvre. Très attaché à l’établissement, Pierre Blachon « l’avait rangé au nombre des institutions sociales auxquelles il voulait attacher sa mémoire par un acte de générosité »3 ; pour ce faire, il lègue à l’Ecole, par testament, une somme de 25 000 F. pour financer des bourses de voyage destinées à récompenser les meilleurs élèves des cours d’armurerie. Le legs Blachon précède donc de trente ans le legs Mimard, sous une forme certes beaucoup plus modeste. Une modestie qui caractérise au reste bien le personnage : en 1912, il choisit de démissionner du conseil de perfectionnement de l’EPI pour se consacrer à la seule commission d’armurerie, disant préférer « continuer à [s’] occuper des travaux d’atelier et réserver [son] modeste concours à la partie technique »4. Pour lui succéder, il propose dans cette même lettre de démission, la nomination d’Etienne Mimard.

... et d'Etienne Mimard

Nommé par le Préfet au double titre de directeur général de la MFAC et de président de la Chambre syndicale du cycle et de l’arme, Etienne Mimard entre ainsi au conseil de perfectionnement de l’EPI en juin 1912. Il n’en est pas à sa première expérience en la matière, puisqu’il a déjà fait partie, de 1903 à 1912 du conseil de perfectionnement de l’Ecole Régionale des Arts Industriels5. Il occupe cette fonction jusqu’en 1935, date à laquelle il cède la place à Victor Court, Directeur industriel de la M. F. A. C. Il est également nommé, en janvier 1927, membre du Conseil d’administration de l’établissement. Ce long compagnonnage entre Mimard et l’EPI, devenue en 1927 Ecole Nationale Professionnelle, fait de lui « le père spirituel »6 de « la Prof’ » comme la surnomment les Stéphanois, et contribue pour une large part à sa réputation de patron engagé au service de l’enseignement technique.

Il siège par ailleurs dans d’autres instances chargées de l’organisation ou du contrôle des établissements scolaires de ce secteur : le Comité Départemental de l’enseignement technique, dont il est nommé membre par le Préfet de la Loire en mai 1921, et le Conseil Supérieur de l’enseignement technique, où il est appelé en juin 1925. Il occupe aussi les fonctions de conseiller technique du Conservatoire des Arts et Métiers. Ces responsabilités sont certes banales pour un chef d’entreprise qui appartient au cercle étroit du grand patronat du bassin stéphanois ; on trouve durant cette période dans ces organismes d’autres grands noms de l’industrie locale, tels que Charles Cholat, administrateur de la Compagnie des Forges, Geoffroy Guichard (Casino), Claude Pallandre (Union Rubanière) et d’autres ; mais Etienne Mimard les remplit avec sérieux, sans les considérer comme des simples charges honorifiques, et participe activement aux réunions et aux débats. Au tournant des années 1930, il semble cependant se désengager : on ne le retrouve plus dans la liste des membres du Comité Départemental de l’enseignement technique après juillet 1928, et il disparaît du Conseil Supérieur de l’enseignement technique après 1930. De même, il est absent du conseil d’administration des Amis de l’enseignement technique, association créée en 1931 pour promouvoir l’éducation professionnelle et technique, et où siègent notamment Mrs Bergeron, de la Chambre syndicale des fabricants d’armes, Crozet-Fourneyron (Chambre syndicale de la métallurgie), Guinard (Chambre syndicale des rubans), ou Pigeot (président du Comité des houillères). Nous n’avons pas d’éléments précis pour expliquer cette prise de distance : on peut évoquer l’âge d’Etienne Mimard (68 ans en 1930), et les difficultés que commence à connaître l’entreprise, ainsi que le contexte général de la grande crise économique, toutes choses qui peuvent le conduire à se recentrer sur l’essentiel et à délaisser tout ce qui ne sert pas directement les intérêts de Manufrance. Il n’en reste pas moins qu’il a été pendant plus de vingt ans un acteur majeur du monde de l’enseignement technique stéphanois.

Un investissement financier modeste

De son engagement sur le terrain, on retiendra par ailleurs la modestie de son investissement financier. De son vivant, Mimard a peu soutenu de ses deniers l’Ecole Pratique d’Industrie/ Ecole Nationale Professionnelle. On ne trouve pas trace de dotation en matériel ou en outillage, pratique pourtant répandue au sein du patronat dans la Loire ou ailleurs. On sait par exemple qu’à sa création en 1893, l’Ecole Pratique d’Industrie de Montbéliard reçoit de la maison Peugeot frères une partie de son outillage7 ; les dons matériels, sous forme de machines, matières premières, ou récompenses offertes aux élèves, sont un des signes de l’intérêt que portent les industriels aux établissements scolaires. Dans le cas de la MFAC, le seul exemple que nous livrent les archives en la matière est sa présence sur la liste des fournisseurs de machines destinées à l’atelier d’armurerie de l’EPI créé en 1895 ; la Chambre de Commerce fait don à l’école de l’outillage nécessaire, mais l’achète elle-même à divers industriels : ainsi « Mrs Mimard et Blachon [fournissent] une machine à fraiser, modèle de leur système… prix 2500 F. ; une machine à mortaiser, d’occasion, remise à neuf, modèle choisi dans leurs ateliers par la commission, prix 900 F. »8. On voit que le sacrifice consenti n’est pas considérable ! Mimard consent cependant certains dons en argent. Il est à l’initiative de la souscription ouverte en 1917 auprès des industriels de la région stéphanoise pour financer les travaux d’agrandissement de l’EPI9. Il contribue pour une somme de 50 000 F., soit environ 10 % du total, loin devant la Société Nouvelle de Construction Mécanique de la Loire (30 000 F.) ou les grands établissements métallurgiques (20 000 F. par exemple pour les Ets Leflaive), et beaucoup d’entreprises qui se contentent d’un versement de 1000 à 5000 F. Mais là encore, il ne semble pas que sa générosité aille au-delà, et prenne la dimension d’un soutien régulier. Alors que dans d’autres régions, les industriels accordent, à titre personnel ou au nom de leur entreprise, des aides aux établissements d’enseignement technique10, et que le patronat stéphanois participe sous diverses formes au financement d’écoles ou de centres de formation11, même avant l’instauration en 1925 de la taxe d’apprentissage, Mimard ne se signale pas par un fort engagement financier au service de la cause de la formation des ouvriers.

La formation du personnel n'est pas une priorité

Au-delà de cette présence au long cours dans les instances officielles et de cette faible implication financière, qu’en est-il de la politique conduite par le directeur de Manufrance au sein même de l’entreprise ? Elle est elle aussi décevante au regard de la réputation d’un Mimard grand défenseur de l’apprentissage et des écoles professionnelles. La Manufacture a besoin d’une main d’œuvre nombreuse, mais pas nécessairement très qualifiée12 ; la plupart des emplois correspondent à des tâches d’exécution ou de manutention qui n’exigent pas de compétences particulières. Seule une minorité de postes, notamment dans l’arme (dresseur de canons, graveur), requièrent des ouvriers bien formés, autonomes, et capables de fournir un travail de qualité. Dès lors, la formation du personnel n’apparaît nullement comme une priorité. Un apprentissage de quelques heures ou quelques jours suffit à rendre opérationnels la plupart des ouvriers et des manœuvres ; quant aux ouvriers d’élite (ajusteurs, armuriers…), l’entreprise puise pour les recruter dans le vivier de l’artisanat local, ou débauche chez ses concurrents les meilleurs spécialistes, profitant de l’important turn-over de la main d’œuvre du secteur.

Au demeurant, Mimard n’est pas de ceux qui se plaignent du manque de main d’œuvre qualifiée. Le thème de la crise de l’apprentissage, largement répandu au sein du patronat dès le début du XXème siècle, est absent de ses préoccupations. On en donnera pour preuve le rapport qu’il rédige sur l’exposition de Saint-Louis (Etats-Unis) en 1904 : « Chez nous, il y a une population armurière, horlogère… Cela tient à ce que nos ouvriers sont des gens de métiers ayant des capacités acquises par un long apprentissage et une sorte d’atavisme local. Eux seuls sont capables d’imprimer un cachet spécial et de finir avec art ces belles choses qui feront toujours l’admiration des gens de goût. Nous aussi nous appliquons les procédés mécaniques à la fabrication des armes et supprimons ainsi le travail manuel pénible, tout en régularisant l’ajustage de toutes les pièces. Mais ceci terminé, l’ouvrier d’élite, l’artiste, reprend ses droits, et quand une arme sort de ses mains, ce n’est plus une machine à tirer des cartouches, mais un véritable chef d’œuvre »13. On retrouve ici le message récurrent délivré par la Manufacture à ses clients : entreprise moderne et mécanisée, elle est capable de combiner l’efficacité de la production en série et la qualité artisanale, et le travail manuel y garde toute sa place. Point n’est besoin de former les ouvriers, dans la mesure où « l’atavisme local » inscrit dans leurs gènes des savoir-faire transmis de génération en génération. Certes leurs capacités sont « acquises par un long apprentissage » ; mais celui-ci est en quelque sorte sous-traité au monde des « gens de métier », seuls à même de disposer du temps et des méthodes nécessaires à l’acquisition des compétences manuelles. Mimard fait visiblement plus confiance à ces méthodes empiriques de formation qu’au système scolaire et aux diplômes pour lui fournir les ouvriers dont il a besoin. Il ne semble pas qu’il ait particulièrement recherché, à l’embauche, les anciens élèves de l’E.P.I./E.N.P. C’était en revanche le cas de Pierre Blachon : son legs à l’EPI « montre bien en quelle estime il tenait […] les élèves dont beaucoup furent ses dévoués collaborateurs »14.

On notera également qu’il n’existe pas à Manufrance d’école d’entreprise. Ce type de structure de formation connaît un important développement dans l’industrie française durant l’entre-deux-guerres, en particulier dans la métallurgie, la mécanique ou l’automobile. On peut citer en exemple l’Ecole d’Apprentissage Peugeot15, ou celles de la Société Alsacienne de Construction Mécanique ou d’Alsthom16. A Saint-Etienne même, des entreprises telles que la Manufacture Nationale d’Armes ou Casino disposent de leurs propres centres de formation, financés notamment par la taxe d’apprentissage : ces structures leur permettent de former la main d’œuvre qualifiée répondant à leurs besoins spécifiques et d’offrir à leur personnel des perspectives de promotion interne. Des firmes de plus petite dimension, qui n’ont pas les moyens d’investir dans ce domaine, peuvent néanmoins contribuer à soutenir les initiatives individuelles de leurs ouvriers : certaines accordent des primes aux apprentis se distinguant par leur assiduité dans le suivi des cours professionnels17, comme c’est le cas des Ets Jules Ravat, la plus importante des entreprises du cycle stéphanois18. Rien de tout cela ne s’observe à Manufrance : on ne trouve nulle part de projet de création de cours techniques maison, et la main d’œuvre ne semble bénéficier d’aucun encouragement particulier à se former à l’extérieur.

Les concours de dactylos

Un épisode pourrait toutefois évoquer une initiative destinée à mobiliser des salariés autour d’une action de formation. Il s’agit des concours de dactylos auxquels participent dans les années 1910-1914 des employées de la Manufacture. L’entreprise envoie des candidates à Grenoble en 1911, à Orléans en 1912, à Lyon en 191319 pour prendre part à ces compétitions où sont récompensées les opératrices plus rapides et celles qui font preuve des meilleures qualités rédactionnelles. La MFAC, dont la politique commerciale repose sur la vente par correspondance grâce à son célèbre Tarif-Album, emploie un nombreux personnel, surtout féminin, au service du courrier (trois à huit mille lettres par jour en 1910 pour le seul traitement des commandes) ; et dans le souci de rationnaliser le travail de bureau, l’organisation scientifique de l’administration est mise en œuvre dès avant la Première Guerre mondiale. Les jeunes femmes recrutées pour occuper un poste de dactylo suivent une formation dispensée en interne destinée à leur faire acquérir « la méthode de doigté créée par la Manufacture »20 ; les machines utilisées dans les bureaux étaient en effet équipées du clavier français, et non du clavier américain « azerty », et produites dans les ateliers de la MFAC sous la marque « Typo ». Il devenait de la sorte très difficile pour les employées ainsi formées de changer d’employeur, sauf à apprendre ou réapprendre une autre méthode de frappe ; l’investissement dans la formation devait ainsi servir non les intéressées elles-mêmes, mais la maison, lui permettant de s’attacher ses employées. Dans cette perspective, les concours de dactylos ont une double utilité : démontrer publiquement l’efficacité des méthodes et du travail au sein de la Manufacture ; et promouvoir la « Typo » sur laquelle sont réalisés les exploits des meilleures de ses secrétaires. Etienne Mimard, dans une lettre adressée aux organisateurs du concours de Lyon en 1913, demande d’ailleurs que, sur les diplômes délivrés à « ses » lauréates, soit portée la mention « opérant sur machine Typo », et que la raison sociale exacte de l’entreprise figure sur les documents annonçant le concours et dans les locaux où il se déroule21. De même, lorsque, sur la page du Tarif-Album présentant la machine à écrire, sont indiqués les résultats des concours auxquels la MFAC a participé, ce ne sont pas les mérites des dactylos qui sont vantés, mais ceux de la machine, avec la mention « la typo a obtenu le premier prix de vitesse ». On peut donc aisément en conclure que ce qui prime dans ces circonstances, ce n’est pas avant tout le souci de la formation du personnel, mais le « faire-savoir » cher à Etienne Mimard, c’est-à-dire une stratégie de communication pour faire valoir l’entreprise et ses produits.

L'importance de la formation dans le testament d'Etienne Mimard

Comment comprendre dès lors la décision prise par Etienne Mimard au terme de sa vie de léguer sa fortune à la Ville de Saint-Etienne, en lui confiant la mission d’en employer les revenus au financement de l’enseignement technique ? Si la constance de son engagement aux côtés de l’EPI/ENP est incontestable, son investissement financier reste modeste, et son action au sein de sa propre entreprise réduite à presque rien. Le texte du testament constitue pourtant une synthèse, à notre connaissance unique en son genre, des idées très précises d’Etienne Mimard sur les questions d’enseignement professionnel, et plus largement d’éducation. Au-delà de ses aspects matériels, il développe longuement les enjeux sociaux et moraux de la formation des jeunes gens. Il s’agit bien, grâce à la libéralité du directeur de la MFAC, « d’organiser et de favoriser les institutions permettant d’améliorer l’éducation civique et les connaissances professionnelles des jeunes Stéphanois afin d’en faire des citoyens meilleurs »22.

L'aide à l'Ecole Nationale Professionnelle

Concrètement, les revenus du legs sont avant tout destinés à compléter les crédits que l’Etat consacre à l’Ecole Nationale Professionnelle de Saint-Etienne. Mimard demande également que la Ville crée « une école municipale des métiers » pour « remplacer l’apprentissage long et souvent rétrograde » ; « cette école, dont les programmes seraient plus modestes, ne comporterait qu’une scolarité de deux années » et formerait des ouvriers d’un niveau inférieur, mais « pourvus d’une moderne instruction technique ». En ce qui concerne l’ENP, Mimard indique clairement à quels types de dépenses doit être employé son argent. Tout d’abord, il doit permettre de financer des achats de matériels et de machines, car « une école professionnelle, pour bien remplir son rôle et son office, doit être pourvue des installations et du matériel les plus modernes »; Mimard désire que « les dépenses de l’Etat à ce sujet, qui malheureusement sont toujours trop limitées, soient complétées par les revenus de [son] legs, et que grâce à cela […] l’Ecole professionnelle de Saint-Etienne soit un modèle du genre ». Il souhaite d’autre part que « des indemnités journalières suffisantes et progressives soient données aux élèves, de façon que le plus grand nombre puisse terminer leurs études » ; grâce à ces bourses, les familles modestes pourront laisser leurs enfants terminer leurs études au lieu de les envoyer à l’atelier ou à l’usine en échange d’un salaire immédiat, mais en compromettant ainsi leur avenir. Le troisième poste de dépenses prévu dans le testament concerne l’habillement des élèves : la Ville de Saint-Etienne leur fournira gratuitement « deux vêtements de travail d’un modèle uniforme et pratique ; deux vêtements de ville, noir ou bleu foncé, comprenant un pantalon, un gilet, un veston droit croisé avec boutons en cuivre poli et un manteau capoté, une casquette rigide » ; « cette tenue simple et de bon goût […] sera obligatoire tous les jours de la semaine ». Le but visé ici n’est pas tant d’épargner aux familles de lourdes dépenses d’habillement que de contribuer, par le vêtement, à la bonne éducation des élèves. Il s’inscrit dans le cadre d’un objectif plus global, qui fait l’objet du quatrième souhait exprimé par le testateur pour l’emploi de sa fortune : « la création de certains postes importants [d’enseignants] dont les titulaires seraient rétribués par des prélèvements sur les revenus de mon legs ». Mimard souhaite que l’Ecole puisse recruter des professeurs chargés de l’éducation civique et morale des élèves, qu’il juge «  tout à fait insuffisante ». Le contenu des enseignements généraux et techniques ne l’intéresse pas,  dans la mesure où il fait totalement confiance sur ce point à l’institution scolaire ; « les programmes des Ecoles Professionnelles Nationales prévoient tout ce qui concerne l’instruction des élèves », et cela lui semble suffisant pour garantir la qualité des formations dispensées. Il considère en revanche qu’il est nécessaire d’améliorer l’éducation des élèves, et par conséquent des futurs ouvriers.

L'aspect moral de l'éducation des élèves

Là réside l’essentiel de la pensée d’Etienne Mimard : les études doivent certes permettre d’acquérir « une solide instruction technique et manuelle », mais surtout « une parfaite éducation civique et morale » pour former « des hommes complets » ; « tout doit être mis en œuvre pour élever le niveau moral des élèves ».Tout au long du testament, il décline ce qu’il entend par là. Cette éducation commence par l’acquisition des « habitudes d’ordre et de propreté », grâce à des cours « sur l’utilité de la propreté et de l’hygiène », et à un contrôle des professeurs sur la tenue vestimentaire des élèves, que l’on devra convaincre de garder ces bonnes habitudes également à l’extérieur de l’Ecole. Par ailleurs, «il faudra, en toutes circonstances et par des conférences suivies leur faire comprendre qu’un jeune homme, instruit et habile ouvrier, ne pourra faire son chemin dans la vie qu’à la condition de compléter ces connaissances par l’amour du travail, une bonne éducation et des habitudes de sobriété ». Ce programme est présenté par son auteur comme l’exacte antithèse du comportement des jeunes gens, voire des adultes, issus des milieux ouvriers : Mimard remarque que « le fait que l’on travaille manuellement n’est pas une raison pour se croire obligé d’avoir une tenue négligée, des manières communes et un langage ordurier » ; il ajoute qu’il faut « fortement réagir contre la tendance qu’ont les jeunes élèves à croire qu’ils passent pour des hommes en se conduisant comme des dévoyés ».

Ce discours moral ou moralisateur peut être analysé sous différents angles. Il rejoint bien sûr celui mis en œuvre depuis un demi-siècle par l’école républicaine : elle ne ménage pas ses efforts pour inculquer aux enfants les notions élémentaires d’hygiène, de politesse, de respect de soi et d’autrui, et entend leur offrir, quelle que soit leur origine, des perspectives d’ascension sociale par l’acquisition du savoir et des codes sociaux. Mimard, lui-même produit de l’école de Jules Ferry, est l’exemple des bienfaits d’un tel projet éducatif. Issu d’un milieu modeste23, il doit en partie sa réussite sociale et professionnelle à la qualité de l’éducation reçue au cours de ses études. Le thème de la dignité ouvrière, de la valeur du travail manuel, de l’égale considération à apporter à tous les travailleurs, fait aussi écho à celui développé depuis le milieu du XIXème siècle par certains militants ouvriers, qui croient à l’éducation comme un ferment essentiel du changement social et de la marche vers l’égalité. Mimard s’inscrit dans un système de valeurs conforme à la fois à ses origines sociales, à son adhésion aux idées républicaines et à son parcours d’homme « qui s’est fait tout seul ».

Ses propos ne sont cependant pas sans ambigüité. Ils traduisent aussi un regard négatif sur le monde ouvrier, vu à travers ses défauts « naturels » : manque d’hygiène, mauvais langage, alcoolisme, vulgarité… autant de « tares » qui apparaissent en creux dans le texte du testament. On n’est pas très loin de la célèbre formule « classes laborieuses, classes dangereuses ». Entré en bourgeoisie par la fortune qu’il détient et les fonctions qu’il occupe, Mimard n’échappe pas à la tentation d’un contrôle social et moral sur la population industrielle. S’il souhaite « faire comprendre aux élèves que le fait d’apprendre un métier manuel ne les classe pas du tout dans une catégorie de citoyens de seconde zone », il ajoute immédiatement : « s’ils s’y croient relégués, c’est à eux-mêmes qu’ils doivent s’en prendre ». « Sa grande préoccupation fut toujours de montrer que l’amélioration de la situation de l’individu doit être le fait de son propre effort. C’est dans ce sens qu’il orienta les décisions du Conseil d’administration de l’ENP auquel il resta très attaché pendant toute sa vie »24. Etre un citoyen comme les autres est à ses yeux une question de responsabilité individuelle, et celui qui ne prend pas son destin en mains ne saurait accuser la société de le mépriser.

En même temps, en incitant les futurs ouvriers à se départir de leurs mauvaises habitudes, Etienne Mimard entend les préparer à accepter les contraintes du travail industriel. Dans une entreprise rationnalisée telle que la MFAC, l’organisation scientifique du travail implique que chaque employé ait intégré les notions d’ordre, d’obéissance à ses chefs, d’honnêteté, et de rigueur, sur lesquelles repose le bon fonctionnement des rouages des ateliers et des bureaux. Comme chef d’entreprise, Mimard a besoin d’une main d’œuvre compétente en termes de savoir-faire professionnels, mais aussi et peut-être surtout d’un personnel dévoué et discipliné. Organisation du travail et moralisation des ouvriers sont deux volets complémentaires d’une même stratégie patronale.

Conclusion : former des employés modèles et des "ouvriers-citoyens"

Il apparaît ainsi que l’engagement d’Etienne Mimard au service de l’enseignement professionnel, souvent célébré et présenté comme un modèle, n’est pas aussi simple et linéaire qu’on pourrait le croire à première vue. Si avant lui Pierre Blachon fut un véritable militant de la formation ouvrière, animé par le souci de créer dans la région stéphanoise un vivier d’ouvriers qualifiés, l’action de Mimard semble inscrite dans un faisceau de motivations complexes, où se mêlent sa vision globale de la société et son projet industriel.

L’éducation est avant tout à ses yeux une chance offerte à chacun, quelle que soit sa condition, de s’élever dans la société ; il croit fermement au progrès par le savoir, et constitue lui-même un modèle parfait de réussite et d’ascension sociale. D’autre part, en dehors même du cadre scolaire, il est convaincu des bienfaits de la transmission des savoirs techniques auprès d’un large public. C’est ainsi que le Tarif-Album n’est pas seulement le support de la commercialisation des produits de la Manufacture, mais une « véritable Encyclopédie pratique et raisonnée »25, où la vulgarisation de la science et de la technique est considérée comme une mission à part entière. Enfin, en encourageant la formation des ouvriers, Mimard entend faciliter l’exercice d’un contrôle de la main d’œuvre au sein de son entreprise. La place qu’occupe dans le texte du testament l’éducation morale et civique des jeunes fait écho à la surveillance exercée sur le personnel de la MFAC : les conduites sociales « déviantes » et les idées « avancées » en matière syndicale et politique font l’objet d’enquêtes pointilleuses et de remarques dans les dossiers des salariés26. Dans une usine-modèle telle que l’a pensée et réalisée Etienne Mimard, il n’est de place que pour des employés-modèles. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre son soutien à l’enseignement professionnel : s’il attend de lui qu’il fasse acquérir aux élèves les capacités et les connaissances techniques indispensables à l’exercice de leur métier, il en espère tout autant la transmission des valeurs et des comportements qui feront d’eux « des hommes conscients de leur dignité et de leurs devoirs »27, c’est-à-dire des ouvriers-citoyens au service de l’entreprise et de la société.

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