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Histoire(s) stéphanoise(s)

Créer un musée du sport pour rester dans l’actualité médiatique : l’exemple de l’Association Sportive de Saint-Étienne

L'équipe de l'ASSE dans les années 1950 (5 Fi 7493).

Pascal Charroin, maître de conférences, département STAPS-université Jean Monnet de Saint-Etienne, chercheur CRIS-université Claude Bernard Lyon 1

Cet article est tiré d'une intervention de l'auteur à un colloque d'histoire du sport en 2008.

L’Association Sportive de Saint-Étienne est l’un des plus grands clubs du football français, comme son palmarès l’atteste(1). Elle a enthousiasmé les supporters de l’Hexagone, notamment durant les années soixante-dix, au cours desquelles « l’épopée verte » est venue redorer le blason du sport français, alors bien terne.

Pourtant, depuis 1981, l’A.S.S.E. n’a plus remporté de titres majeurs. Pire, elle a connu à plusieurs reprises les affres de la Ligue 2 et a subi, de plein fouet, des scandales retentissants qui ont structurellement mis à mal sa compétitivité et sa crédibilité, tant sportive que financière (affaire de la « caisse noire », crise des « faux passeports »…). Néanmoins, le club n’a pas sombré dans l’anonymat et le « flamme verte » ne s’est jamais vraiment éteinte. La mythification du stade Geoffroy Guichard, baptisé « chaudron »(2), l’enthousiasme et la fidélité du public, tout comme l’attachement symbolique au « maillot vert » demeurent(3). Cela étant, d’autres clubs : Lyon(4), Bordeaux, Marseille ou Paris lui volent, aujourd’hui, la vedette sportive. Que ce soit dans la presse écrite, radiophonique, télévisée ou « informatisée », l’équipe verte ne fait plus la Une, sauf lorsqu’elle se confronte aux formations les plus en vue. Si elle conserve encore son rang chez les plus anciens, les jeunes, eux, se passionnent davantage pour le « haut du tableau », comme l’atteste la fréquentation des sites Internet officiels.

L’une des manières de contrer publiquement ces concurrents du présent consiste à convoquer le passé. Après plusieurs tentatives demeurées sans suite, les dirigeants du club ont ainsi pris date de la création du musée de l’A.S.S.E., en accord avec la communauté d’agglomération (« Saint-Étienne-Métropole »), le service d’Archives Municipales de Saint-Étienne (« A.M.S.E. ») et l’Université Jean Monnet (« U.J.M. »). « Entretenir la mémoire, commémorer, durer… en attendant des jours meilleurs » semble être le leitmotiv de la « patrimonialisation » tout azimut, dont les grands clubs étrangers se sont fait une spécialité depuis longtemps, mais en étoffant au présent, à la différence de l’A.S.S.E., leur palmarès sportif(5).

Cette étude a donc pour objet de s’interroger sur les conditions de convocation d’un passé pour rester dans l’actualité médiatique. Faute de ne pouvoir occuper l’espace sportif journalistique du présent, lié aux stricts résultats(6), le club tente en effet de mettre en valeur son patrimoine et sa mémoire. In fine, la communication déterminera les caractéristiques du lien entre la réalité médiatique et la réalité sportive, entre les espoirs entretenus et les résultats obtenus, entre le passé, le présent et l’avenir… autrement dit, s’interrogera sur les caractéristiques d’une culture sportive. Si dans les grands clubs étrangers, le musée n’est qu’un complément aux résultats sportifs, ici, il se substituerait à eux pour en compenser le manque d’attractivité. Dans une société où la médiatisation du présent s’accommode bien du caractère provisoire, temporaire et transitoire du sport, faire prospérer une démarche muséale, telle n’est pas la moindre des contradictions que les acteurs en charge du projet tentent de dépasser(7). Certes, il est évident, comme l’a montré Pierre Bourdieu, que la population qui fréquente les musées n’est pas la même que celle qui se rend dans les stades(8). Néanmoins, ce mariage entre culture populaire et culture cultivée, « classante » est possible. La présence même du terme « musée » vient offrir un label patrimonialisant distinctif. De plus, la place de la « Boutique des Verts », à la sortie du musée dans la maquette du projet, saura contenter le supporter lambda épris de merchandising. Lier une pratique considérée comme vulgaire à un usage distinctif est finalement l’une des préoccupations des acteurs du sport, faisant de l’histoire un outil de communication médiatique pour assoir une légitimité et rendre incontestable les usages du corps(9).

Plus simplement, nous tenterons de décrire les étapes d’une telle entreprise et de témoigner sur la naissance d’un projet de musée sportif, patrimoine encore marginal dans l’Hexagone. Pourtant, les perspectives de recherches scientifiques, et notamment historiques, qui mêlent analyse des archives de première main, des livres(10), des articles de presse, des témoignages oraux, des objets, des documents vidéo(11), de l’iconographie, etc. sont potentiellement riches de recensements et de catégorisations(12).

Dans un premier temps, nous retracerons les origines d’un tel projet ainsi que les conditions sine qua none de la « mise en patrimoine », qu’elle soit sportive ou pas. Dans un deuxième moment, nous mettrons en exergue la pluralité matérielle et temporelle qui caractérise le fonds archivistique. Enfin, nous déterminerons les enjeux sous-jacents à cette entreprise de « patrimonialisation », en fonction de la position occupée par les acteurs concernés.

L’origine du projet et les conditions d’une mise en patrimoine

Le projet puise sa source auprès des acteurs et de leurs institutions. Des collectionneurs privés passionnés, comme Alex Mahinc ou Jean Vieillard, voient dans la création du musée un moyen de valorisation symbolique ou/et financière de leur travail de recueil de données, sorte de récompense pour leur investissement affectif. Les salariés de l’A.S.S.E., et notamment le Directeur de la Communication, Eric Fages, dès le milieu des années quatre-vingt-dix, réactivent l’idée. Plus tardivement, en 2006, les responsables des Archives Municipales de Saint-Étienne, puis les historiens de l’Université Jean Monnet leur emboîtent le pas. Mais toutes ces personnes sont partiellement guidées dans leur démarche par les événements. Ainsi, la mise en patrimoine apparaît comme un rempart contrecarrant des résultats sportifs décevants et un « turn-over » perpétuel : aller-retour entre Ligue 1 et Ligue 2, succession de Présidents, changements de l’encadrement sportif, roulement de l’effectif joueurs. Bref, la volonté de stabiliser le club démontre que volontarisme et déterminisme forment le maillage d’une telle entreprise. La liberté des acteurs s’entrechoque avec les circonstances objectives pour dessiner les contours de la mise en projet muséale.

Une fois le comité de pilotage constitué par le croisement des acteurs de ce réseau, apparaît très rapidement la volonté, notamment des A.M.S.E., de poser les conditions préalables à la réalisation concrète de cette « patrimonialisation ». Ainsi, au regard du corpus existant et des réalisations de musées à caractère sportif, en particulier de ceux qui conservent la mémoire des grands clubs européens, dix exigences semblent incontournables :

  • la dimension mythique, exemplaire, légendaire, non reproductible, mais modélisable et adaptable d’une histoire ;
  • la puissance objective de la chose « patrimonialisable » ;
  • la surface socialement occupée par le phénomène mis en scénographie ;
  • l’existence de fonds baptismaux (le stade) et archivistiques (les murs du musée) objectivant et « tangibilisant » le phénomène ;
  • l’intérêt scientifique de ce dernier (problématique, évolution, innovations, continuités, ruptures et saisie de la coulisse) ;
  • l’impact économique du fait muséal ;
  • le niveau des performances sportives du club concerné ;
  • le caractère unique et rare de la chose exposée ;
  • la possibilité de conserver, de « sédentariser », tout autant que de « nomadiser » le fonds patrimonial détenu par les A.M.S.E. ;
  • la création d’une scénographie compréhensive, attractive et interactive(13).

Au regard de ces exigences, la création du musée de l’A.S.S.E. paraît envisageable, compte tenu que bon nombre de critères sont remplis par notre « objet »(14). Pour n’en développer que quelques-uns, on constate, par exemple, que le dépôt a déjà été plusieurs fois « nomadisé », suite à l’exposition lors des Journées Européennes du Patrimoine en 2006. Pour ce qui est du caractère rare et inédit, il n’existe pas d’autres musées de club de football en France. L’A.S.S.E. est attachée au fait que celui-ci soit le premier, raison pour laquelle la discrétion des membres du comité de pilotage a été exigée. Pour ce qui est de la scénographie, la possession de nombreux documents vidéo et le caractère, par essence, ludique du football s’accommodent très bien de la volonté de créer de l’interactivité entre la « chose patrimonialisée » et les visiteurs. Enfin, l’intérêt économique du fait muséal n’est pas contestable : la sortie du musée déboucherait sur l’entrée de la « Boutique des Verts » où se vendent les produits dérivés du club. Le seul problème qui subsiste est celui du manque de résultats sportifs, autrement dit de « l’entretien compétitif de la ferveur ». Mais, c’est justement de cette condition qu’est venue l’idée du projet en lui-même. Pour tout dire, elle en est même devenue la problématique centrale. Au final, l’A.S.S.E. ne remplit donc pas toutes les conditions, mais elle s’en approche dans la plupart des cas, de fort près. Le travail qui consiste à inventorier et à classer le fonds peut donc démarrer.

La diversité des supports

L’organisation du fonds, support du projet de musée, est le fruit d’une collaboration tripartite entre l’A.S.S.E., les A.M.S.E. et l’U.J.M. Consultable aux A.M.S.E., il finalise un vaste travail de classement et de conditionnement. Si le panel des archives, aujourd’hui centralisées dans un répertoire numérique régulièrement réactualisé(15), intéresse par sa diversité matérielle et temporelle, l’intérêt de ce fonds tient aussi au fait qu’il est, pour l’heure, le seul en France conservé dans un service public d’archives.

C’est sur cette base que nous nous sommes appuyés afin d’étudier les documents disponibles, tout en les recodant en six catégories de manière à les différencier de façon précise. Ainsi, diverses entrées permettent de classer la variété d’unités détenues. L’iconographie rassemble des photos, négatifs, diapositives, caricatures, affiches, posters, autocollants, cartes postales et autres vidéos. L’administration concerne tout ce qui procède de l’activité interne du club. Les publications regroupent revues, journaux, ouvrages et autres plaquettes éditées par l’A.S.S.E., pour le public. Si les objets sont définis par ce qui n’a jamais été vendu (trophées, médailles, plaques, fanions de match, vêtements internes), la catégorie merchandising, elle, s’applique aux biens vendus tels que des fanions de supporters, des drapeaux, des disques, mais aussi des produits aussi hétéroclites qu’insolites : bretelles, pin’s, savons, désodorisants, bouteilles d’eau de vie, etc. Enfin, les témoignages incluent les entretiens oraux, lettres de supporters et correspondances personnelles de joueurs et d’entraîneurs.

Chaque cote a été comptabilisée comme une unité, mais une précaution méthodologique s’impose et empêche la confrontation des différents types d’archives entre eux. En effet, le classement juxtapose des cotes difficilement comparables, puisque celles-ci peuvent être attribuées aussi bien à une seule photographie qu’à un groupement de dossiers administratifs. Ainsi, pour éviter que des biais issus de l’énumération surabondante de cotes allouées à des archives uniques ne viennent fausser la perspective, l’analyse devait donc être effectuée selon d’autres critères.

C’est d’abord la période mise en lumière qui a retenu notre attention, à travers le croisement de l’année avec le type de l’archive(16). Là aussi, prudence et rigueur s’imposent avant de s’engager dans l’administration de la preuve. Il faut dire que le travail archivistique est loin d’être simple, lorsque des éléments se révèlent difficilement datables. Or certains se sont immiscés dans le fonds. Certes peu nombreux, ils sont pourtant bien réels, identifiables par des tranches d’années qui les situent dans le temps. Si le traitement de ce type de cote n’est point aisé, le choix a été fait de comptabiliser l’ensemble des années pour ce type de cote, tout en veillant à ce que les tranches déterminées couvrent réellement la période considérée. Ces précisions méthodologiques apportées, venons-en aux résultats.

Entre 1927 et 1976, l’importance des archives consultables ne cesse d’augmenter. De 1927, année où le club omnisports de l’A.S. Casino fusionne avec l’Amicale Sporting Club pour donner naissance à l’Association Sportive Stéphanoise (« A.S.S. »), laquelle devient A.S.S.E. en 1933, à 1976, année de « l’épopée verte », l’ascension est impressionnante. Entre sa naissance et sa finale de Coupe d’Europe des Clubs Champions perdue contre le Bayern Munich, le club passe d’une visibilité locale à une reconnaissance internationale.

Puis s’engage une période où les archives sont moins nombreuses. Exception faite du début des années quatre-vingts où l’A.S.S.E. est installée sur les sommets (3ème de Division 1 en 1980, champion et finaliste de la Coupe de France en 1981, vice champion et finaliste de la Coupe de France en 1982), l’importance des archives disponibles décroît fortement de 1976 à 1984. La période est sombre pour le club, mis à mal par la nébuleuse affaire de la « caisse noire » en 1982(17). Ternie, décriée, dégradée, l’A.S.S.E. doit se relever.

Une phase de reconstruction s’impose alors, période dont le point culminant apparaît en 1999. Dans la lignée de la Coupe du Monde 1998, cette date n’est autre que l’année du titre de Champion de France de Division 2, synonyme de remontée au plus haut niveau français. Au sein de ce découpage apparaît cependant une zone temporelle plus trouble, entre 1990 et 1997. L’A.S.S.E. navigue alors dans les profondeurs du classement de Division 1, descendant d’un échelon au terme de la saison 1995-1996 et flirtant même avec la relégation au niveau inférieur les deux saisons suivantes. Depuis 1999, les archives se font plus rares, l’actualité sportive n’étant que peu glorieuse, ainsi que l’illustrent, au début des années 2000, les trois saisons successives passées en Ligue 2(18). Sans doute aussi, la transformation du statut juridique du club qui passe de l’Association, à la S.E.M.S. et surtout à la S.A.O.S. et à la S.A.S.P. privatise, « intimise » le fonds qui appartient en propre à l’entreprise et perd ainsi de sa capacité de divulgation publique.

Finalement, les archives recueillies s’axent prioritairement sur les périodes fastes de l’histoire du club, liant de fait actualité sportive et actualité médiatique(19). Mentionnons en ce sens que les « pics » de 1976 et 1999 ne sont pas le fait des archives dites « organiques », c’est-à-dire procédant de l'activité interne du club, mais de photos récupérées, achetées par ses dirigeants. Or il est évident que les commanditaires sont plus attirés par les documents relatant les périodes prospères. Mais, si l’année de l’archive attire rapidement l’œil, un deuxième questionnement s’impose afin de cerner davantage le fonds.
Qui est à l’initiative des dépôts, versements ou dons d’archives ? Pour répondre à cette interrogation, le type de l’archive a été croisé avec son origine(20). Le résultat ne fait ici aucun doute : c’est bien le club qui alimente majoritairement le recueil d’archives, et ce quel que soit le type de ces dernières. L’A.S.S.E. ne semble donc manifester aucune volonté de dissimulation. Certes, les archives les plus troublantes ou couvrant les périodes les moins glorieuses sont peu nombreuses et parfois incomplètes. Pourtant, certaines « pièces » sont bien présentes, disponibles, ainsi qu’en témoigne la collection des procès-verbaux des assemblées générales et conseils d’administration de 1959 à 1996, dont 42 pages pour le 8 décembre 1982, date paroxystique de l’affaire de la « caisse noire » !

Dans une proportion moindre, une remarque s’impose concernant les archives privées, issues de particuliers. À l’évidence, sans musée, l’attractivité médiatique de l’A.S.S.E. se révèle insuffisante pour toucher le grand public et les collectionneurs. Le musée constitue dans cette voie un instrument médiatique de labellisation, pouvant créer un « appel d’air » pour d’autres dons et dépôts. Tel est le cas outre Manche, à Manchester-United, club au palmarès national et international (dix-huit fois champion de Première League, trois fois vainqueur de la Champion’s League et une fois de la Coupe Intercontinentale(21)), où les premières donations privées sont devenues signifiantes suite à l’ouverture du musée, le 1er mai 1986. Autre point d’appui, à Marseille, où ce sont surtout les supporters qui font office d’archivistes du club, bien que celui-ci soit particulièrement sensible à son histoire depuis l’arrivée de Pape Diouf à la présidence, en 2004. La visibilité s’avère essentielle au développement d’un club et de son musée, tout comme il est évident qu’elle s’en nourrit. Ce n’est d’ailleurs que depuis les Journées du Patrimoine de 2006 que l’A.S.S.E. et les A.M.S.E. reçoivent des dons de particuliers.

Enfin, un dernier point mérite réflexion : comment sont collectées les archives ? La provenance de celles-ci illustre leur complémentarité et rend compte de positions différentes en fonction de l’origine(22). Les archives privées sont globalement issues de dons. Si celles qui sont publiques proviennent des versements des fonds municipaux (les délibérations du Conseil Municipal, les dossiers de subventions, de contentieux ou de constructions), il en va tout autrement pour les archives issues de l’A.S.S.E. En effet, dans l’optique du musée, le club s’est exclusivement engagé sur un dépôt. Selon l’article 1915 du Code civil : « Le dépôt, en général, est un acte par lequel on reçoit la chose d’autrui, à la charge de la garder et de la restituer en nature ». Il s’agit donc de la seule forme de remise n’entraînant pas transfert de propriété, puisque le dépôt est un contrat par lequel le déposant confie son bien au dépositaire, qui accepte de le garder… tout en s’engageant à le lui restituer, si demande en est faite. Les raisons sont doubles. Si d’abord, le projet de musée doit permettre de récupérer rapidement les archives disponibles, force est d’admettre par ailleurs que l’A.S.S.E. évolue dans un univers sportif où le contentieux ne surprend plus. Le club a donc pris ses précautions quant aux conditions de dépôt, notamment du point de vue de la communication. Son accord préalable et écrit est ainsi nécessaire pour consulter ou reproduire les archives. Le club peut également demander à percevoir des droits. À n’en pas douter, le prisme muséal est ici dessiné, l’intérêt de l’A.S.S.E. se révélant à la fois médiatique et commercial, ce qui n’est pas le cas pour les autres institutions et les autres acteurs qui occupent une position parfois divergente, parfois convergente.

Les positions des acteurs : différenciations et convergences

Le projet de musée prend forme par l’agrégation successive de plusieurs acteurs. Comme l’illustre un diaporama de présentation retrouvé dans les versements des services, un premier projet émerge en 1995. En 1996, les A.M.S.E. organisent une exposition de photographies sur la finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions perdue contre le Bayern de Munich, alors même que l’équipe termine 19ème du championnat de France 1995-1996 de Division 1. Reléguée au niveau inférieur, elle ne parvient pas à faire mieux que 17ème la saison suivante. Le club nage alors en eaux troubles, mais la mise en image de sa période faste ne cesse d’alimenter les mémoires. Le projet de musée resurgit à l’aube des années 2000, lorsque l’A.S.S.E., fraîchement remontée parmi l’élite, est pleine d’ambition. Pourtant, l’affaire des « faux passeports », durant la saison 2000-2001, vient contrecarrer la collecte de documents. Les prémices du musée ne sont donc pas si nouvelles, mais c’est bien en 2006 que le projet prend son envol. Là encore, la catalyse provient moins des résultats sportifs, puisque l’A.S.S.E. navigue tant bien que mal dans la deuxième partie du classement de Ligue 1 (13ème en 2005-2006, 11ème en 2006-2007), mais bien plus du trentième anniversaire de la Finale de Glasgow et du soixante-quinzième anniversaire du stade Geoffroy Guichard. Le 15 mai 2006, le Conseil Municipal vote ainsi, à l’unanimité, le dépôt des archives du club aux Archives Municipales de la ville. Le projet est officiellement lancé, la convention de dépôt signée et les différentes initiatives légitimées. Cette même année, pour les Journées Européennes du Patrimoine, les Archives Municipales intitulent leur exposition : « A.S.S.E., un club, notre patrimoine ». Plus qu’une vitrine, c’est un projet global qui est entrepris, mêlant différents acteurs et institutions.

« L’épopée contre la recherche scientifique » pourrait être le sous-titre de ce paragraphe. En effet, les acteurs en charge du projet ont des intérêts différents, divergents. Le club, et en particulier Eric Fages, le Directeur de la Communication, souhaite exposer dans le musée le beau, le positif, le « brillant » et cela pour des raisons de stratégie marketing et de merchandising(23). Les responsables des A.M.S.E. recherchent, eux, la quantité, le volume, les « mètres linéaires », afin de légitimer le travail de recueil de fonds auprès des autorités municipales. Les collectionneurs privés espèrent, de leur côté, valoriser financièrement ou/et symboliquement leurs biens. Leur passion pour le club et les « coups de mains » donnés à ce dernier, lors de différentes manifestations, méritent bien une forme de reconnaissance. Enfin, les universitaires s’attellent à faire une analyse critique du phénomène en mêlant, tout à la fois, souci du détail et recherche de la coulisse. Leur stratégie de publication les incite à privilégier le dépouillement du fonds, au détriment du travail scénographique.

Du côté de l’A.S.S.E., il y a une volonté de promotionner le club et d’en donner une image positive sur un mode romanesque, « épopesque », pour faire revivre « la fabuleuse histoire de… »(24). De l’autre, il y a les archivistes et les universitaires qui sont dans une démarche plus scientifique et donc critique. Le risque étant que : soit est fait du beau, de l’édulcoré et on répond à la stratégie de communication du club, soit s’opère un travail historique, objectif au plan scientifique, mais qui risque de manquer sa cible au niveau de la stratégie marketing. Finalement, un modus vivendi a été trouvé pour positionner les acteurs les uns par rapport aux autres et ainsi résoudre la contradiction entre stratégie de communication et rigueur historique. Ce qui sera exposé au niveau scénographique sera le « beau », véritable vitrine en « On » du musée. Le merchandising aura toute sa place à la sortie qui donnera sur la « Boutique des Verts ». La quantité « neutre », la collecte exhaustive, le recueil des données, le classement, la préservation, le traitement intellectuel et matériel du fonds, la sauvegarde du patrimoine, la mise à disposition d’une logistique de recherche seront confiés aux Archives Municipales de la ville qui, en échange, seront mises en « On » par le club et gagneront ainsi en visibilité. L’analyse historique, scientifique, critique, universitaire s’opèrera en « Off » du musée, dans l’arrière cour, coulisse obscure ou « face cachée » de « l’exposition ». Les collectionneurs privés verront, eux, leur passion récompensée et exposée en public par les légendes accompagnant les différents objets exposés. Finalement, de façon inconsciente, automatique et irréfléchie, les différents acteurs sont tombés implicitement d’accord pour édifier un « plus petit commun multiple ».
Si les positions des acteurs diffèrent donc selon leurs institutions respectives, elles convergent néanmoins pour faire du musée de l’A.S.S.E. un véritable événement. Tous s’accordent afin que ce projet soit une première dans le paysage du football français. Pour autant, la démarche muséale porte-t-elle en elle les germes de l’événement, tel que le définit Michel Winock(25) ? Ce dernier propose en effet une grille de lecture qui mesure à la fois la part du hasard et celle de la nécessité, des forces profondes agissant sur la longue durée. Il suggère ainsi quatre variables permettant de définir un événement : l’intensité, l’imprévisibilité, le retentissement et la créativité.

Si « l’intensité de l’événement est quasi quantifiable »(26), le musée de l’A.S.S.E. peut prétendre à faire événement. En effet, 7 194 unités iconographiques sont aujourd’hui recensées, dont plus de 5 000 photographies, depuis 1927. Près de 60 mètres linéaires et environ un millier d’articles viennent compléter ce large panel imagé, auxquels s’ajoute la non moins importante diversité des objets, en particulier les trophées, éléments indispensables pour tout musée d’un club de football, comme l’illustre « the trophy room » à Manchester. L’intensité du projet est d’ailleurs amplifiée par l’histoire particulière de l’A.S.S.E., le lieu géographique attribuant à ces chiffres un coefficient d’intensité singulier à Saint-Étienne. La raison est simple : les mémoires de toute génération, en particulier « footballistiques », sont stimulées à la moindre évocation de « l’épopée verte ».

Ensuite, et si par définition « le prévisible ne fait pas événement »(27), l’effet de surprise semble, à tous égards, nécessaire. Certes, le parcours récent de l’équipe est digne d’intérêt, comme l’illustre la qualification, l’an passé, pour la Coupe européenne de l’U.E.F.A. Pourtant, le club reste attaché à une image d’instabilité, marqué par des résultats le plus souvent inférieurs aux ambitions affichées(28). Dès lors, la question du musée ne peut être considérée comme prioritaire, à l’heure où les regards sont tournés vers les clubs qui réussissent mieux et plus régulièrement dans l’Hexagone, voire sur la scène européenne : Lyon, Bordeaux, Marseille. L’imprévisibilité d’un musée de l’A.S.S.E. n’en serait donc que plus grande, et ce d’autant plus si ce projet voit le jour avant celui d’autres clubs français. L’Olympique de Marseille est, par exemple, engagé, depuis 2006, dans un programme intitulé « O.M. patrimoine », dont l’objectif est de constituer un état général de tous les objets et documents témoignant de l’histoire du club. De l’autre côté de la Manche, le musée de Manchester-United n’est autre que le premier « opus » du football britannique. Or il semble bien qu’entre imprévisibilité et retentissement, il n’y ait qu’un pas : si le musée mancunien a attiré plus de 26 000 visiteurs la première année, il en reçoit aujourd’hui près de 300 000 chaque année, son succès ayant surpris nombre de personnes et forçant à un agrandissement dès 1991, avant d’être déplacé en 1998 sur le côté nord de « Old Trafford »(29).

Il n’y a donc d’événement que s’il parvient à la connaissance d’un grand nombre de personnes(30), ce qui est le cas du retentissement collégialement souhaité par les acteurs du projet, tous émus à l’idée de revivre et de faire revivre. Or dans une société où les médias prennent une part de plus en plus large dans la circulation de l’information, les moyens de communication ne manquent pas. L’hypothèse que la presse locale et nationale, sportive ou non, ne manquerait pas de s’emparer de cette actualité, semble, pour le moins, plausible. Déjà, les A.M.S.E. bénéficient d’un public élargi à travers des demandes ponctuelles émanant de journaux locaux comme La Tribune-Le Progrès, La Gazette de la Loire ou de journaux spécialisés tels Maillot Vert, les Cahiers du Football. De plus, alors que la radio favorise l’immédiateté de l’information, la portée de la télévision ne peut pas être occultée. Là aussi, les Archives Municipales ont déjà collaboré avec Onzéo, la chaîne du club, ainsi que la télévision nationale, France 2, pour un reportage sur les maillots lors de l’émission dominicale « France 2 Foot »(31). Certes, le retentissement souhaité est loin d’être planétaire, mais il est consistant au plan local et national.

Enfin, pour ce qui est de la « créativité » d’un musée de l’A.S.S.E., le recul fait ici trop défaut. Il appartient donc aux historiens d’aujourd’hui et de demain de donner à cet événement sa portée, son rôle et sa place dans l’évolution du club, voire de la ville. Pourtant, une hypothèse s’avère de plus en plus prégnante : elle consiste à percevoir dans la création du musée les jalons d’une ère nouvelle pour le club, ses dirigeants et ses supporters. En effet, un patrimoine commun, matérialisé par le contenu du musée, peut constituer un point d’appui sur un passé valorisé, mais consommé, base d’un regard tourné vers l’avenir.

Conclusion

Nous pouvons prétendre, à la suite de notre exposé, que créer un musée pour rester dans l’actualité médiatique ne permet pas au club de revenir dans l’actualité sportive. Tout au plus, il entretient la patience des supporters, il est un espoir, une perspective en attendant des jours meilleurs. Il n’est donc qu’un moyen de différer, de conserver. Si l’actualité médiatique est une façon de mettre en lumière, dans le présent, les gloires du passé, l’actualité sportive n’est, en attendant, qu’un rêve que le musée peut contribuer à entretenir. De plus, ce dernier est sans nul doute un média particulier dont l’une des fonctions est de chapeauter, au moins partiellement, une démarche culturelle distinctive et un usage considéré comme vulgaire : le « supporterisme » érigé, pour le coup, en art de vivre. De plus, l’écart entre le réel et le symbolique, entre les résultats du présent et ceux espérés permet au musée de s’immiscer dans la brèche en donnant à voir une perspective, un hypothétique avenir au club. Dès lors, une alternative se fait jour : soit l’A.S.S.E. obtient des résultats sportifs, le musée conforte ceux-ci et les dix critères édictés au début de notre développement sont remplis. Soit l’équipe obtient des performances médiocres ou moyennes et le musée permet, au mieux, d’entretenir la patience des « fans »(32).

Des résultats sportifs même sporadiques, accompagnés d’une transmission intergénérationnelle de la ferveur par l’oralité, permettent au mythe stéphanois de se réactiver. Au contraire, avec la disparition des témoins de « l’épopée verte », l’absence de résultats sportifs et l’unique présence des « héritiers de la deuxième ou de la troisième génération de la fièvre verte », le mythe s’écroule et ne demeure que la légende. À croire que celle-ci s’incarne dans la subjectivité, alors que celui-là se constitue structurellement (performances, musée, stade… bâti). La première est humaine, alors que le second est matériel et circonstancié. Si les témoins de « l’épopée » meurent, l’alimentation de la mobilisation, donc la médiatisation du club, passe par des parenthèses sportives (aussi éphémères soient-elles) et par une transmission parfaite de l’oralité intergénérationnelle.

Concernant les perspectives de recherche, une étude de type sémiologique devient incontournable, tant l’iconographie, les photos et les articles de presse abondent. Si le cliché sportif semble le plus représenté, viennent ensuite les photos officielles avec les sponsors, les agapes, les photos de « couloirs », de « coulisses » et celles représentant d’autres sports que le football. L’iconographie pourrait être approchée(33) à travers la mesure de sa présence dans la presse française : choisir soit un journal, soit une période particulière, soit un journaliste d’abord indépendant, puis « adoubé » par le club(34) et repérer les invariances et les ruptures.

Toutefois, la question principale (d’ailleurs posée au cours de notre communication) concerne la scénographie : « Alors ce musée, va-t-il voir le jour ? » Il est bien inscrit dans les projets de réfection du stade ou/et dans celui de la construction d’une nouvelle enceinte. Le problème, c’est que Geoffroy Guichard est la propriété de « Saint-Étienne-Métropole » et que les municipalités composant la communauté d’agglomération sont lourdement endettées, en particulier la première d’entre elles (Saint-Étienne) qui l’est encore plus douloureusement… à moins que le groupe « Bouygues-Vivendi » ne vienne combler les manques ? Mais, à ce jour, une étape intermédiaire paraît plus réaliste : la constitution d’un musée virtuel sur Internet, ce qui questionne l’historien quant à la méthodologie choisie pour aborder ce nouveau corpus…

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