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Histoire(s) stéphanoise(s)

Le football et les derbys Lyon-Saint-Etienne

L'équipe de l'ASSE au stade Gerland à Lyon vers 1950 (5 Fi 8315).

Pascal Charroin, maître de conférences, département STAPS-université Jean Monnet de Saint-Etienne, chercheur CRIS-université Claude Bernard Lyon 1

Le mot derby nous vient d’Angleterre, il désignait le match de « Folk-Football » qui opposait 2 paroisses de cette ville : Saint-Peter et All Saints dès le XIVème siècle, lors de chaque Mardi Gras. Aujourd’hui, l’opposition sportive entre 2 clubs d’une même ville (Torino-Juve, Barca-Español, Celtic-Rangers, etc.). Par extrapolation, en France, en l’absence de clubs rivaux au même niveau dans une même ville, il a été donné aux oppositions entre voisins géographiques (Lyon-Saint-Étienne). Si le derby est un match particulier, c’est qu’il est plus facile d’interagir et donc de s’opposer avec son voisin qu’avec une altérité éloignée.

Conférence donnée par Pascal Charroin lors des Rencontres de la Bibliothèque Municipale de Lyon : L’intelligence d’une ville. La vie sportive à Lyon entre 1945-1975, vendredi 5 juin 2009, 16h30-20h30.

La querelle entre amateurisme et professionnalisme (1933-1942)

Durant les années 30-40, l’opposition entre amateurisme (Lyon) et professionnalisme (Saint-Étienne) est très marquée, comme le révèle E. LE-GERMAIN et P. GROS (« Le football et sa professionnalisation tardive à Lyon : de la confidentialité à la notoriété 1918-1964, in STAPS, n° 68, février 2005, pp. 7-23.).

  • Culture : Durant cette période, Lyon reste influencée par la politique pro éducative d’Edouard Herriot et du Professeur Latarjet contre le sport de haut niveau qui plus est professionnel. Sans doute aussi, l’implantation très forte de sociétés catholiques, tout autant que laïques, peu enclines à favoriser le développement du football professionnel à Lyon, tout comme les maigres résultats des clubs lyonnais empêchent l’émanation de cette nouvelle forme de sport. Le mercenariat et le vedettariat, que Saint-Étienne notamment épouse au travers de « l’Equipe des Millionnaires », sont vivement rejetés par les dirigeants lyonnais qui ne voient pas d’un bon œil l’arrivée d’étrangers. Les villes côtières, frontalières ou encore Saint-Étienne avec la sidérurgie et les mines encouragent l’immigration, alors que Lyon s’attache à maintenir un savoir-faire et des procédés locaux de production (les canuts).
  • Football : Le 1er derby professionnel a lieu à Lyon le 24 septembre 1933, il oppose le FC Lyon (club omnisport, au sein duquel Henri Cochet est licencié en tennis) à l’ASSE. Un premier déplacement est organisé par les Stéphanois avec RV au  « café des Colonnes ». Les Lyonnais s’imposent 2 à 0. 2 anciens Stéphanois font partie de l’effectif lyonnais (Reynaud et Vocard). Lors du match retour prévu le 24 décembre, le match est reporté car Geoffroy Guichard est impraticable, les Stéphanois s’imposent 1 but à 0 à la suite d’un penalty sifflé à la 1ère minute par M. Meunier… qui passait à l’occasion son examen pratique d’arbitrage. Si l’opposition est en marche… elle demeure encore peu populaire. Seulement 450 personnes assistent à cette rencontre. Dernier du championnat de D2, le FC Lyon se retire du professionnalisme et c’est l’AS Villeurbanne qui reprend le flambeau. Les Stéphanois, professionnels à temps plein, s’imposent lors des 2 matches à G. Guichard et au stade des Iris (4-0 et 2-1), au cours de la saison 34-35 après un repas gastronomique chez la « Petite mère Bocuse ». Lors de la saison 35-36, l’AS Villeurbanne fusionne avec le LOU pour former le Lyon Olympique Villeurbanne. Le 6 octobre 35 à Saint-Étienne, les « Verts » s’imposent 3 à 0, mais une réclamation est portée à l’encontre de la qualification du joueur stéphanois BUCHOUX, le match est donné à rejouer sur terrain neutre à Saint-Ouen. Mais le match retour au stade des Iris se termine par des incidents : menaces contre l’arbitre, des bagarres éclatent entre joueurs-arbitres-dirigeants. Le référé est évacué par Police secours. 2 joueurs lyonnais se battent entre eux. Enfin, un dirigeant du LOV dérobe la recette pour payer ses joueurs et refuse le partage avec l’ASSE et la Fédération. Ce dimanche 29 mars 1936 sonne la mort du football lyonnais professionnel jusqu’au 18 octobre 42. 

Durant cette période, le derby se cristallise autour de l’opposition entre professionnalisme et amateurisme. Lyon = pluralité (club omnisport, omni villes, omni terrains, omni dénominations, etc.) contre l’unité symbolisée par l’ASSE (un club, une ville, un terrain, un statut, etc.). L’amateurisme bourgeois se heurte au professionnalisme prolétarien… avant-goût des derbys futurs ?

Le professionnalisme contre nature : l'équipe académique du "Lyon Lyonnais" (1943-1944)

Contexte politique d’occupation : En 1943-44, Pascot, le CGEGS, décide de ne confier le professionnalisme qu’à des villes chefs lieu d’académie. Autrement dit, le football professionnel disparaît à Saint-Étienne et les joueurs stéphanois pro vont jouer au… « Lyon lyonnais » ou s’inventer un statut amateur pour rester dans le Forez. Le « Lyon lyonnais » va jouer des matches épiques. Du côté amateur, il y a 6 derbys durant cette période : car le LOU, l’ASSE et le FC Lyon en décousent et là, la domination stéphanoise s’estompe. Les équipes amateures de Lyon sont plus affûtées que celle de Saint-Étienne. Dans la foulée, durant la saison 44-45, le FC Lyon fait 2 à 2 à Saint-Étienne et l’emporte 4-0 au stade des Iris. L’ASSE termine 8ème du championnat et Lyon en est le finaliste contre Rouen.

Ici reversement de perspective. L’ASSE est contrainte à l’amateurisme et ne réussit pas dans ce football ci. Lyon a des équipes amateures compétitives. En revanche, le « Lyon lyonnais », équipe professionnelle d’académie, connaît des échecs cuisants. Bref, Saint-Étienne reste dans l’idéologie du professionnalisme et Lyon dans celle de l’amateurisme. L’inversion artificielle et purement politico-idéologique de l’un vers l’autre ne modifie pas la culture sportive respective des 2 villes (P. CHARROIN, « De Borotra à Pascot ou le professionnalisme sous contrôle : Le cas de l'A.S. Saint-Étienne », in P. ARNAUD, T. TERRET, J. SAINT-MARTIN et P. GROS, Textes réunis par. Le sport et les Français pendant l'occupation 1940-1944, Paris, Budapest, Torino, Tome 1, L'Harmattan, 2002, pp. 215-227. coll. Espaces et Temps du Sport.).

Les derbys sympathiques entre deux clubs voisins qui se partagent la coupe amateure et la championnat professionnel (1945-1968)

  • Contexte sportif de la création de l’OL : Durant la saison 45-46, le LOU assure la transition avant la création de l’OL, mais toujours sans réussite, il est même rétrogradé en D2 après un 3-3 aux Iris et un 4-0 pour l’ASSE à Geoffroy Guichard. Le LOU, 15ème, est relégué, car Metz et Le Havre, villes sinistrées par la Guerre, bénéficient d’un sursis. L’ASSE termine seconde du championnat. L’OL, en 1950, est en fait la section football qui se départit du LOU rugbystique où règne une atmosphère « so british » de gentlemen amateurs, alors que depuis 1933, l’ASSE est un club uni sport et professionnel contre le Stade Forézien Universitaire, lui aussi rugbystique. L’OL « prend donc le train » du professionnalisme bien après Saint-Étienne.
  • Football : Dès 1951-52, le derby repart, cette fois-ci avec l’OL. Les 2 équipes gagnent à domicile. Mais jusqu’en 1955, ce sont surtout les matches de coupe qui prennent de l’envergure (Coupe de France, Coupe Drago, consolante de la Coupe de France, Coupe de la Ligue). L’avantage reste tantôt à l’un tantôt à l’autre sans incidents particuliers. Durant ces années là, les records de recettes sont battus par les 2 clubs, dès lors qu’ils se rencontrent. On passe de 20 à 30 000 personnes dans les 2 stades. Par la suite, en 1956-57, avec le premier titre de l’ASSE, cette dernière commence à imposer sa domination tant sur les derbys que sur les résultats généraux avec des matchs nuls à Gerland et des défaites de l’OL à Saint-Étienne. Si la Coupe de la Ligue de 62-63 ne modifie pas cette donne sportive, l’OL commence pourtant à devenir une équipe de Coupe de France, notamment en 1966-67 avec des victoires 2-0 et 3-0.

Ce que révèlent les comptes rendus de matches, c’est que les rencontres se déroulent dans un bon esprit, même si la compétition prévaut. Il s’instaure une certaine solidarité régionale contre l’ennemi commun : Marseille. Mentionnons aussi que l’OL commence à devenir une bonne équipe de coupe, pas n’importe laquelle : la Coupe de France. Or cette dernière est une compétition « open » ouverte aux équipes amateures. Rien d’étonnant que l’OL brille dans une compétition où l’amateurisme a toute sa place, y compris pour une équipe professionnelle… dont l’amateurisme est un des traits culturels.

Les derbys ou quand le sport renverse les catégories socio-professionnelles (1969-1989)

  • Contexte économique et social : l’ASSE surclasse Lyon par ses titres en championnat et ses résultats européens. Le football devient une sorte de revanche économique. Il bouscule les hiérarchies. Saint-Étienne est sinistrée par la crise sidérurgique et minière, alors que Lyon amortit mieux le double choc pétrolier par sa médecine et ses industries chimiques et de haute technologie.
  • Le terrain : Le 5 octobre 1969, l’OL est balayé 7-1 et le 15 mars 70, l’ASSE l’emporte 6-0 à Geoffroy Guichard, cette année là, les Verts terminent 1er avec 11 points d’avance et l’OL 15ème. Pourtant en coupe la « messe » n’est pas la même, le 4 avril 1971, l’ASSE l’emporte 2-0 à Saint-Étienne, mais est battue 4-0 par l’OL au retour grâce à un « hat trick » de Di Nallo. C’est la grande période des Lacombe, Chiésa, Di Nallo qui donnent du fil à retordre à l’ASSE. Mais côté stéphanois, le mythe est en marche et la France sportive « verdit » avec les exploits de Curkovic, Piazza, Larqué, Rocheteau. Pire même, Lacombe signe à l’ASSE en 78-79 et inscrit un des 3 buts de son nouveau club, lors du derby (3-0 à Geoffroy Guichard, le 17 décembre 1978). A compter de la saison 1982-83 et jusqu’en 1989, le derby perd de sa vigueur. Avec les montées et descentes des 2 équipes, Lyon et Saint-Étienne n’ont que rarement l’occasion de se mesurer.

Ce qu’il faut retenir, c’est que les résultats des derbys s’équilibrent, mais que les performances générales de l’ASSE confortent l’inversion des hiérarchies. C’est à ce moment, date du 1er choc pétrolier et de l’entrée structurelle de notre pays dans la crise économique que le derby s’apparente à une « lutte des classes » qui voit, pour une fois, les moins pourvus l’emporter sur les nantis. Le football devient dès lors un étalon sur lequel chacun s’évalue. Le déferlement médiatique encourage les antagonismes historiques par le biais du « Progrès » (P. CHARROIN, « Le derby Lyon-Saint-Étienne : les ‘Gones’ contre les ‘Gagas’ ou les enjeux d’une lutte identitaire », in B. MICHON et T. TERRET, sous la Direction de. Pratiques sportives et identités locales, Paris, Budapest et Turin, L’Harmattan, 2004, pp. 301-315. coll. Espaces et Temps du Sport.).

Les derbys confortent la hiérarchie socio-professionnelle et encouragent la violence (1990-2009)

  • Le Terrain : Au début des années 90, les scores sont étriqués. Un supporter stéphanois me déclarait : « Les derbys sont des matches où il y a peu de buts… et beaucoup de bagarres ». Les résultas ne sont reluisants, ni pour l’un ni pour l’autre, mais la rivalité s’attise d’autant plus que le but vaut cher et qu’aucun des 2 clubs ne joue un rôle intéressant au plan national et européen. Le derby devient dès lors pour les 2 clubs LE MATCH… faute de mieux. Entre 1996 et 1999 et entre 2001 et 2003, l’ASSE joue en Ligue 2. C’est à ce moment que l’OL imprime sa griffe sur le football national avec 7 titres consécutifs de champion de France et les derbys tournent régulièrement à son avantage.
  • Le « Nous contre Eux » : La logique de la départementalisation est forte et les plaisanteries s’affichent : « 42 v’la les bleus » ou encore « le 69 une position… pas un sport ». Du 69 au 42, on plonge d’un monde à l’autre, notamment au niveau socioprofessionnel. La presse locale au travers du « Progrès » à Lyon et de « La Tribune-Le Progrès » à Saint-Étienne aiguise la partisanerie autour du « Nous contre Eux ». La rhétorique discursive autour de stéréotypes éculés bat son plein : Lyon la bourgeoise, la métropole nationale, le gone, l‘avenir, la prétention européenne, le club commercial, le public jeune volatile et froid contre Saint-Étienne la prolétaire, le chef lieu de la Loire, le gaga, la nostalgie de l’âge d’or, l’ambition locale, le club familial, la fidélité du public connaisseur et chaud. La presse fait un décompte des jours, mais paradoxalement les récits d’après match ne survivent que jusqu’au surlendemain tout au plus, comme si la dimension socioculturelle et socio professionnelle l’emportait largement sur la dimension sportive. Chez les supporters, le derby se prépare à l’avance, les équipes qui battent le voisin sont acclamées. La rivalité socioculturelle est à son paroxysme et des incidents sérieux se produisent tant à Gerland, à Geoffroy Guichard, qu’à la périphérie des 2 enceintes.

Si les incidents perdurent aujourd’hui, ils sont de portée moindre, car la surveillance policière est particulièrement renforcée. L’OL d‘aujourd’hui, comme l’ASSE durant les années 70, ne fait pas du derby LE MATCH. D’une certaine manière l’OL a des visées européennes, alors que l’ASSE tente de défendre ses lauriers d’antan. Mais là encore, c’est bien de professionnalisation dont il s’agit. L’OL est devenu un club moderne géré par des professionnels de la communication, alors que l’ASSE s’arc-boute sur son passé sans  pouvoir entrer dans l’ère du « foot business ». La formation, tout comme la gestion professionnelle, est passée de Saint-Étienne à Lyon.

Conclusion

  • Et l’Histoire alors ? : Le derby OL-ASSE illustre ou inverse la situation économico-professionnelle des 2 cités. Au final, au delà du discours emphatique journalistique et supporteriste de l’opposition entre ceux qui « ont inventé le cinéma » et ceux « qui ont crevé dans les mines », c’est bien la question du professionnalisme qui traverse toutes ces périodes. C’est le degré de « professionnalité », dans tous les sens du terme, qui conditionne les résultats des derbys. C’est le club le plus professionnel qui réussit le mieux. C’est donc directement la tradition de l’éducation physique de Lyon qui s’oppose à la conception sportive de Saint-Étienne qui perdure. Cette conception éducative trouve aujourd’hui sa consécration avec l’OL, club formateur, alors que ce n’est plus le cas pour l’ASSE. Comme quoi l’histoire joue bien son rôle, elle explique partiellement l’issue de rencontres opposant 22 joueurs.
  • La violence : Pour moi, la montée de la violence tient à 3 paramètres essentiels : 1) Le développement du phénomène « ultra », plutôt sur le modèle italien côté lyonnais, plutôt sur le modèle anglo-saxon côté stéphanois. 2) L’absence de résultats européens voire nationaux qui fait du derby LE MATCH. 3) La crise économique qui trouve, par le biais du football, le moyen d’exacerber les tensions. Là où le derby devient dangereux et clairement nocif, c’est lorsqu’il entre dans le domaine, privé, professionnel ou/et civil.
  • Les autres clefs du derby : Pour certains dont Philippe Liotard, la question du derby est parfaitement artificielle, elle est un récit romanesque construit de toute pièce par les médias (Cf. Colloque Saint-Étienne). Une opposition de couleur, verte et stable d’un côté, multicolore et mouvante de l’autre. La patrimonialisation du derby de père en fils par voie orale et pratique, la question des alliances croisées. Les 2 clubs ont un fort supporterisme à distance et ceux qui l’entretiennent épousent les stigmates culturels de la cité qu’ils supportent, alors qu’ils n’y habitent pas et n’y sont pas nés. Le derby prend parfois une coloration architecturale au travers de l’opposition entre stade de Gerland et stade Geoffroy Guichard. Le premier est esthétique, confortable, rond, ouvert, architecturalement classé (les arches), alors que le second est essentiellement fonctionnel, carré, anglo-saxon. Le premier correspond à l’idéologie du bien voir « coubertinien », alors que le second conforte l’idéologie sécuritaire d’une gestion rationnelle de la foule.

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