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Pradines : 17 mars-16 juin 1947

Cantine d'école dans les années 1930 (5 Fi 7361).

Elise Laplace, institutrice à Saint-Etienne et dans les alentours, raconte ses débuts dans la profession en 1947.

"J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le(s) souvenir(s) que je garde au coeur."

Le 16 au matin, en route pour Pradines. Les sacoches du porte-bagage légèrement remplies (le trousseau était fort limité à l'époque), j'enfourchai mon vélo pour franchir les 84 km qui me séparaient de mon nouveau poste. Et il y avait la dure côte de Vendranges à escalader... L'hiver avait été rigoureux mais je l'avais passé dans la chaleur de la maison et le printemps arrivait. Par la route de Régny que je quittai par une petite "grimpette", j'arrivai à Pradines, petit village agréable, clair, dans le soleil.
Je m'y sentis à l'aise tout de suite. J'y trouvai sans peine l'unique hôtel. Pour un prix raisonnable, Mlle Casserat accepta de me prendre en pension. Je revois la grande salle servant de salle à manger, de café. J'y mangeais seule, en compagnie d'un énorme plant de marguerites que je vis fleurir chaque jour.

La maison d'école était tout près. C'est le lendemain matin que je la découvris vraiment. C'était une classe unique fréquentée par sept élèves, de la section enfantine au cours moyen, aussi fûmes-nous rapidement connaissance. Inutile de faire croiser les bras pour établir le silence, ici. Je repérai tout de suite la petite Maryse, seule élève de la section enfantine. Je décidai de la tester sur le champ en lui présentant la lettre et le son "O". Je lui demandai d'identifier "O" avec la baguette du tableau dans quelques lettres et mots que j'écrivis au tableau noir et de les appeler, ainsi que je lui donnai l'exemple. Mais Maryse avait sa méthode personnelle et je l'entendis crier : "Eh, dis donc, toi, là-bas!". Les autres élèves se détournèrent de la lecture qu'ils préparaient. Il fallut les deux jours suivants pour que Maryse assimilât le "O".

Le 21 mars surprise! A 8 h15 arriva la commission chargée de me faire passer les parties pratique et orale (législation) du Certificat d'Aptitude pédagogique. M. Brunot, inspecteur, et deux institutrices la composaient. Je leur fis part de ma surprise. Après trois jours, je ne connaissais pas encore très bien les élèves et les rouages de l'enseignement dans cette classe. L'Inspecteur d'Académie décida, que par la suite, on laisserait un délai plus long aux suppléants. La préparation du travail de la journée (journal de classe, fiches, correction et des cahiers des élèves) était cependant faite. Je redoutais les réactions de Maryse en abordant l'étude du "i". Un peu intimidée, elle resta dans les normes. S'enchaînèrent les leçons d'orthographe phonétique au CE, de lecture, de grammaire au CM, de lecture d'image aux CP et SE. Arriva alors la leçon de chant obligatoire. J'eus une merveilleuse surprise avec l'étude de la chanson "Garde l'âne". Dès les premiers sons, je trouvai un allié remarquable en un élève du CM. Il avait un visage et surtout une voix d'ange. Grâce à lui, l'apprentissage de la chanson devint un enchantement. J'étais loin de l'EPS où j'avais fait du play-back pendant des années! A 11 heures, les enfants partirent et une interrogation sur la législation s'ensuivit. Il me fallut ensuite porter un jugement sur un cahier d'élève qu'on me présenta. Epreuve piège : qui avait fourni le cahier ?

Finalement, j'obtins mon CAP.

Enfin, la vie s'écoula "simple et tranquille" suivant Rimbaud. Je me rendais parfois chez une personne âgée, Mlle Renard, qui par le passé avait travaillé dans le textile, et qui possédait des coupons de tissu qu'elle vendait. En ces années encore difficiles, c'était la caverne d'Ali Baba. Souvent, je parcourais à bicyclette les chemins du canton à la découverte de la vie rurale au printemps, des fleurs - dont les arums sauvages - des paysages. Pour Pâques et Pentecôte, je rentrai dans ma famille avec mes trésors en tissu. Un jour, une camionnette me doubla. C'était mon cousin Armand Huck qui me chargea aussitôt dans son véhicule croyant me faire plaisir. En moi-même, je pestais. J'aurais préféré grimper les côtes des Molineaux et Ratarieux en fin de parcours!

La fin de ma suppléance arrivait mais comme un dernier salut, le cerisier de la cour que j'avais vu fleurir était couvert de cerises. Je le remerciai en cueillant, grimpée sur une échelle, la classe finie, ses "pendants d'oreilles".

Je ne devais plus jamais revoir Pradines mais il reste au fond de mon coeur avec ses petits élèves.

Elise Laplace

Mars 2016

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