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Histoire(s) stéphanoise(s)

De la caserne de Saint-Etienne aux portes de l’Orient

La caserne Rullière

L’arrivée de Jean à Saint-Etienne, décembre 1914

Jean de Gaudemar arrive à Saint-Etienne en décembre 1914. Il est fort angoissé à l'idée de se rendre dans cette ville qu'il imagine "triste et noire" par contraste avec la clarté des villes de Provence  qu'il a connues auparavant. "Le train a quitté Toulon, la nuit est tombée sur la campagne qui fuit, nos compartiments ne sont pas chauffés mais l'ambiance est à la gaité"13. Lors de son voyage, Jean de Gaudemar partait dans l'idée de garder un souvenir, une trace de son voyage. Après une nuit passée dans une école communale désaffectée à Badouillère, il découvre la caserne Rullière14 située en bordure de la rue d'Annonay devenue rue du 11 Novembre entre Bellevue et Badouillère.

Les lieux sont typiques des casernements du XIXème siècle. La construction, envisagée dès 1868 15 est prévue à l'origine pour 600 hommes. Elle se compose d'un rez-de-chaussée contenant le logement de 345 hommes et d'un étage occupé par des chambres pour 291 hommes. Un demi-étage voûté renferme des magasins de vivres, d'habillement, une salle d'escrime et une citerne de 1260 m3. S’y ajoutent des annexes telles une manutention, un magasin aux farines et un hôpital. Par la suite, le bâtiment accueille dans ses combles des logements supplémentaires. Le directeur du Génie approuve globalement le projet mais par souci d'économie, il propose une réduction du bâtiment afin que la capacité se limite à 400 hommes. En 1872, le Fort héberge 915 hommes et 118 chevaux16.

A l’arrivée de Jean, la caserne de Rullière était complète "pleine de territoriaux"17,  800 militaires du 38ème Régiment d'Infanterie en tenue bleu horizon, parmi lesquels se trouve sans doute Joseph dont la famille  habite à quelques rues de là. Cette hypothèse vraisemblable est la seule information que l’on possède sur Joseph en 1914. Il est impossible, avec les quelques archives consultées, de recomposer son parcours avant son départ pour l’Orient où commencent son carnet et ses correspondances. On comprend qu’il fait ses classes et se trouve dans la caserne Rullière en même temps que Jean mais l’on ne sait rien de sa guerre avant 1915.

La guerre de Jean avant la campagne d’Orient

Le bataillon de Jean de Gaudemar quitte Saint-Étienne par une brume opaque. Le train roule très lentement et le temps semble très long à tous les hommes. Les arrêts sont nombreux et brusques ce qui allonge encore le temps du voyage. Jean trouve ce voyage très différent de celui qui l’avait emmené à Saint Étienne18. Personne ne sait où ils vont, même les officiers n’ont aucune idée de la destination. Un saut vers l’inconnu. Seul le chef de bataillon garde dans sa poche une enveloppe cachetée qui contient l’ordre de mission qu’il faut ouvrir à leur arrivée. A chaque gare où le train passe, des affiches préviennent des espions allemands. La peur d’être espionné par les boches est bien présente dans le train. Plus le train avance plus les hommes voient des champs de bataille, écoutent les bruits des canons, la peur commence à venir dans l’esprit des soldats. Durant la nuit très sombre, le bruit les impressionne encore plus, ils ont l’impression d’aller en enfer.

La propagande française a pour but de montrer que les Allemands sont des faibles et des menteurs. Les Français sont bien plus forts qu‘eux sur les champs de bataille. Les Allemands sont sanglants, ils « dévorent » tout sur leur passage. D’autres affiches disent qu’il faut se taire et que les murs ont des oreilles.

Jean se réveille à la gare du Creil. Jean repense à sa famille, à Gabrielle et à Georges et espère les revoir sans être bien sûr de pouvoir. Le bataillon sait que le front n’est pas si loin que cela. Les hommes s’endorment sur place, le lendemain, ils sont réveillés par le clairon à sept heures du matin. Après le rassemblement, ils peuvent manger un bon repas. Ils boivent une bonne soupe de légumes, mangent un ragoût de pommes de terre et du bœuf bouilli. A la fin du repas, ils ont le droit de boire du café. Sur la route, il y a une file gigantesque de camions. C’est une jolie journée de printemps en mai 1916, les prairies sont verdoyantes, les arbres commencent à accueillir des fruits. Il fait bien plus beau qu’à Saint-Étienne ce qui gonfle le cœur de Jean. Le bataillon traverse tranquillement la campagne et les villages qui débordent de joie, la guerre ne semble avoir aucune emprise sur le bonheur des personnes. Les seuls signes visibles de la guerre sont alors les routes déformées par le trafic incessant de camions et de trains. La France est alors traversée par plusieurs routes et voies ferrées mobilisées prioritairement pour le transport de troupes. Il faut un train pour un bataillon, trois trains pour un régiment d'infanterie, quatre pour un régiment de cavalerie, sept pour une brigade d'infanterie, 26 pour une division d'infanterie et 117 pour un corps d'armée. Il y a en tout 2 521 convois de trains seulement pour le transport des hommes.

L’arrivée dans l’Oise occupée : quand les armées s’enterrent et que débute la guerre de position

Le bataillon de Jean arrive à midi dans le village de Ressons-les-Metz, un village à dix-sept kilomètres de Compiègne. Tous les camions se rangent dans un ordre impeccable sur la place de la mairie. Les villageois viennent converser avec les soldats. Jean se rend au rassemblement où l’ordre lui est donné de se cantonner dans une ferme à la sortie ouest du village. Les soldats n’ont pas de lits, seulement une litière en paille. Dans la grange, ils ont très chaud, l’été arrive. Ils prennent leur repas dans la cour. Les femmes de la ferme semblent très sympathiques et Jean soupçonne même certains de ses camarades de partager leur couche. La fermière confirme à Jean que tous les hommes ont été mobilisés, les femmes devaient s’occuper toutes seules des tâches de la ferme. Elle rend service aux soldats en leur offrant du lait et des œufs. Elle demande aussi à ne pas être trop bruyant et à ne rien voler.

La vie quotidienne des Français change grandement, il faut apprendre à vivre sans les hommes. La population dite "à l’arrière", comporte tous ceux qui, tant militaires que civils, dans la guerre, ne prennent pas part aux opérations, il s’agit donc aussi bien des femmes, des vieillards, des enfants. Cependant, la guerre atteint fortement l’économie du pays. Les régions industrielles du Nord subissent les effets destructeurs des combats comme le département de l’Oise en 1917-1918. Une grande partie de la main d’œuvre a été enrôlée dans l’armée, la production industrielle est donc plus faible, des pénuries apparaissent. Avec la guerre, le quotidien des Françaises est fortement bouleversé. Après le départ au front des hommes, elles vivent dans la peur de perdre un être qui leur est cher (époux, fils, père…). Elles sont confrontées à des difficultés matérielles et doivent s’impliquer dans la vie économique en accomplissant certaines tâches, autrefois réservées aux hommes.

Jean passe deux mois dans ce village qu’il trouve charmant mais où le temps passe lentement et où le sud lui manque plus que tout. En ce début de mois d’août, les survols d’avion sont de plus en plus présents, les hommes doivent se cacher. Les soldats aidaient à la ferme tout en creusant les tranchées et en installant les barbelés. Le plus souvent très tard, de vingt-et-une heures à minuit, en utilisant pelle et pioche. Les hommes s’endorment fatigués et se réveillent avec le chant du coq très tôt le matin. Certaines fois, seuls les bruits de sabots des femmes et celui de la marche se font entendre avec les animaux. Quand ils vont à la ligne de feu, ils préparent longtemps, vérifient tous le matériel. Jean a peur durant ces moments là, peur de mourir.

Jean part ensuite pour Lassigny, autre village, un peu plus au nord, un peu plus près des troupes allemandes. Là, comme ailleurs, se lancent les dernières grandes offensives, se stabilisent les fronts, s’enterrent les hommes. Là, sous les yeux de Jean, s’invente le No man’s land. Des prés, des champs, des villages que le hasard place entre les deux lignes ennemies. Là se trouvent pour quelques semaines encore, avant les premiers bombardements d’artillerie, avant les premiers tirs de barrage, des paysages champêtres.  A Lassigny, Français et Allemands se regardent à travers des champs plantés de quelques arbres fruitiers dont un magnifique pommier19 qui retient l’attention de toute sa compagnie. L’anecdote occupe un long paragraphe des mémoires. Les soldats espèrent pouvoir goûter ses fruits mais essuient les tirs d’un Allemand. C’est après cet événement que la rencontre avec le feu commence, non plus une escarmouche avec un tireur embusqué, mais un violent bombardement : le onze août les Allemands réussirent à les attaquer. Jean vit nombre de ses amis mourir. A deux cents kilomètres, les Français arrêtent et repoussent les Allemands sur les plateaux de la Marne. Le vingt-deux septembre ils lancent eux aussi une grande offensive dans le Nord. Jean est là quand les Allemands bombardent les lignes françaises avec des obus à gaz. Jean survit à cette première épreuve du feu  pour rejoindre peu après l’armée coloniale. De cette fin d’année 1914 au mois de février 1916, il n’obtient aucune permission et alors qu’il se bat furieusement à Verdun, il apprend qu’il doit partir pour  Salonique.

Dans ses mémoires, Jean ne dit rien de ce voyage, mais il eut sans doute les mêmes conditions de transport que Joseph, un de ces grands cargos armés pour le transport de troupes alors que toute la flotte française stationne et navigue en Méditerranée.

Voyages : de Marseille à l’Orient

Le voyage de Joseph Chosson débute le Jeudi 25 février, date à laquelle il quitte Saint-Étienne pour se rendre à Varennes-sur-Mer, où il restera 6 jours. Le 4 mars il embarquera à Marseille sur le Magellan. Son périple marin durera 2 mois et 22 jours avant d'arriver au Cap Helles. Entre temps, il navigue à peu près 15 jours au total, et est au sol le reste du temps.

Nous le savons donc, à plusieurs reprises Joseph Chosson ne connaît pas l'endroit où il sera desservi lorsqu'il embarque sur le Magellan. En effet, quand c'est le cas il annonce le lieu d’où il part, l'heure, et ajoute « Destination inconnue ». Il ne donne aucun détail sur ses conditions de vie, il note néanmoins les fusillades qui ont lieu sur le terrain, leurs résultats ainsi que les gains et les pertes (morts, blessés ou disparus) qu'elles engendrent, en inscrivant les noms des concernés. On relève alors quelques compléments comme « Toute la nuit tiraillerie sanglante », « Sous le feu violent de la mitraille » ou encore « De 8h à 21h fusillade sans interruption ».

Il se déplace alors dans plusieurs pays comme la Tunisie, les îles de Lemnos et de Skiros, en Grèce, et l’Égypte. Enfin, il clôturera son périple en débarquant le 26 avril au Cap Helles en Turquie où il débutera directement les combats dans les Dardanelles. Joseph énumère dans un agenda ses positions, et les événements importants qui se déroulent dans la journée, dans son petit carnet de notes ou son agenda, qu'il garde sur lui en permanence. Promu sergent fourrier au mois de mai, il nous communique aussi les provisions nécessaires et leurs quantités. On retrouve alors du pain, des haricots, des pommes de terre, de la viande, du café, du sucre, de la végétaline, du potage et également du vin, de l'eau-de-vie et du tabac. Joseph Chosson collectait dans son carnet des fleurs ramassées sur le terrain, sûrement les dernières encore existantes sur un champ de bataille dévasté.

Navire de transport qui emporte Joseph en Méditerranée orientale

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