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L'aspect moral de l'éducation des élèves

Là réside l’essentiel de la pensée d’Etienne Mimard : les études doivent certes permettre d’acquérir « une solide instruction technique et manuelle », mais surtout « une parfaite éducation civique et morale » pour former « des hommes complets » ; « tout doit être mis en œuvre pour élever le niveau moral des élèves ».Tout au long du testament, il décline ce qu’il entend par là. Cette éducation commence par l’acquisition des « habitudes d’ordre et de propreté », grâce à des cours « sur l’utilité de la propreté et de l’hygiène », et à un contrôle des professeurs sur la tenue vestimentaire des élèves, que l’on devra convaincre de garder ces bonnes habitudes également à l’extérieur de l’Ecole. Par ailleurs, «il faudra, en toutes circonstances et par des conférences suivies leur faire comprendre qu’un jeune homme, instruit et habile ouvrier, ne pourra faire son chemin dans la vie qu’à la condition de compléter ces connaissances par l’amour du travail, une bonne éducation et des habitudes de sobriété ». Ce programme est présenté par son auteur comme l’exacte antithèse du comportement des jeunes gens, voire des adultes, issus des milieux ouvriers : Mimard remarque que « le fait que l’on travaille manuellement n’est pas une raison pour se croire obligé d’avoir une tenue négligée, des manières communes et un langage ordurier » ; il ajoute qu’il faut « fortement réagir contre la tendance qu’ont les jeunes élèves à croire qu’ils passent pour des hommes en se conduisant comme des dévoyés ».

Ce discours moral ou moralisateur peut être analysé sous différents angles. Il rejoint bien sûr celui mis en œuvre depuis un demi-siècle par l’école républicaine : elle ne ménage pas ses efforts pour inculquer aux enfants les notions élémentaires d’hygiène, de politesse, de respect de soi et d’autrui, et entend leur offrir, quelle que soit leur origine, des perspectives d’ascension sociale par l’acquisition du savoir et des codes sociaux. Mimard, lui-même produit de l’école de Jules Ferry, est l’exemple des bienfaits d’un tel projet éducatif. Issu d’un milieu modeste23, il doit en partie sa réussite sociale et professionnelle à la qualité de l’éducation reçue au cours de ses études. Le thème de la dignité ouvrière, de la valeur du travail manuel, de l’égale considération à apporter à tous les travailleurs, fait aussi écho à celui développé depuis le milieu du XIXème siècle par certains militants ouvriers, qui croient à l’éducation comme un ferment essentiel du changement social et de la marche vers l’égalité. Mimard s’inscrit dans un système de valeurs conforme à la fois à ses origines sociales, à son adhésion aux idées républicaines et à son parcours d’homme « qui s’est fait tout seul ».

Ses propos ne sont cependant pas sans ambigüité. Ils traduisent aussi un regard négatif sur le monde ouvrier, vu à travers ses défauts « naturels » : manque d’hygiène, mauvais langage, alcoolisme, vulgarité… autant de « tares » qui apparaissent en creux dans le texte du testament. On n’est pas très loin de la célèbre formule « classes laborieuses, classes dangereuses ». Entré en bourgeoisie par la fortune qu’il détient et les fonctions qu’il occupe, Mimard n’échappe pas à la tentation d’un contrôle social et moral sur la population industrielle. S’il souhaite « faire comprendre aux élèves que le fait d’apprendre un métier manuel ne les classe pas du tout dans une catégorie de citoyens de seconde zone », il ajoute immédiatement : « s’ils s’y croient relégués, c’est à eux-mêmes qu’ils doivent s’en prendre ». « Sa grande préoccupation fut toujours de montrer que l’amélioration de la situation de l’individu doit être le fait de son propre effort. C’est dans ce sens qu’il orienta les décisions du Conseil d’administration de l’ENP auquel il resta très attaché pendant toute sa vie »24. Etre un citoyen comme les autres est à ses yeux une question de responsabilité individuelle, et celui qui ne prend pas son destin en mains ne saurait accuser la société de le mépriser.

En même temps, en incitant les futurs ouvriers à se départir de leurs mauvaises habitudes, Etienne Mimard entend les préparer à accepter les contraintes du travail industriel. Dans une entreprise rationnalisée telle que la MFAC, l’organisation scientifique du travail implique que chaque employé ait intégré les notions d’ordre, d’obéissance à ses chefs, d’honnêteté, et de rigueur, sur lesquelles repose le bon fonctionnement des rouages des ateliers et des bureaux. Comme chef d’entreprise, Mimard a besoin d’une main d’œuvre compétente en termes de savoir-faire professionnels, mais aussi et peut-être surtout d’un personnel dévoué et discipliné. Organisation du travail et moralisation des ouvriers sont deux volets complémentaires d’une même stratégie patronale.


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