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Histoire(s) stéphanoise(s)

Au temps des engelures

Le château de Chalmazel en 1907 (VD 14015).

Elise Laplace, institutrice à Saint-Etienne et dans les alentours, raconte ses débuts en 1945 à Chalmazel.

Le 15 janvier 1945, je débutai dans l'enseignement comme suppléante à Supt, hameau de Chalmazel. Il faisait un froid intense, une couche de neige de plus de 50 centimètres recouvrait le paysage. Le car m'avait amenée jusqu'au bourg de Chalmazel dans la soirée du 14. Tôt le matin je m'engageai dans la coursière pour rejoindre mon poste. La trace n'avait pas été faite et je m'enfonçais jusqu'aux genoux dans la neige. Je redoutais de me fourvoyer dans une congère. Une famille de Supt m'offrit l'hospitalité pour la durée de mon séjour. Il me fallut bien redescendre le 25, l'institutrice titulaire reprenant son poste. Je pensais prendre le car au bourg, mais la route étant trop mauvaise, il ne circulait pas. Ma valise à la main, il me fallut faire les 17 kilomètres qui me séparaient de la gare la plus proche : Sail-sous-Couzan. Au cours du trajet, plusieurs heures dans la neige, je m'engelai la face interne des genoux.

A mon arrivée à la maison, je trouvai un ordre de suppléance pour Jarnosse dans le Roannais. Après avoir étudié la carte, mais sans aucune idée des moyens de transport - pas de téléphone chez nous à cette époque - dès le lendemain matin, j'embarquai pour une galère. Au départ de Châteaucreux, un train me mena sans encombre à Roanne où j'eus la chance de monter, au vol, dans un car pour Charlieu où, deuxième chance inouïe, c'était jour de marché. Je me mis en devoir de chercher le moyen de regagner Jarnosse. La chance continuant à me sourire, je rencontrai un habitant de Cuinzier, village près de Jarnosse, qui y rentrait en camionnette avec quelques passagers et leurs paniers. Ils se tassèrent pour que moi et ma valise puissions monter. Je sentis que mes engelures avaient formé des crevasses qui s'ouvraient. Je m'apprêtai donc à vivre une nouvelle galère.

A Cuinzier, un de mes compagnons de camionnette me proposa de me conduire à Jarnosse où il habitait, par la coursière. Il prit ma valise et nous voilà partis à grandes enjambées dans la neige. Ce fut un vrai calvaire enduré en silence. Qu'aurais-je fait si je n'avais pas rencontré ce guide ? A chaque pas les crevasses s'ouvraient, je serrais les dents sans rien dire. Deux kilomètres et voilà Jarnosse où j'allais rester jusqu'au 3 mars! Je pus donc soigner mes engelures avec la glycérine dont ma mère m'avait pourvue.

Je ne fus pas la seule, en ces années difficiles, à avoir des engelures, surtout aux mains et aux pieds. On s'enduisait les parties engelées de glycérine, puis on enfilait de vieilles chaussettes avant de se mettre au lit pour garder ce produit gras en contact avec la partie malade. Il n'y avait pas d'autres solutions. Le mal venait certes du froid mais il témoignait d'une carence alimentaire. En 1945, la guerre n'était pas finie, les cartes de ravitaillement étaient toujours là. Absence de vitamines, de produits laitiers, de viande affaiblissait le corps. Je ne connus plus ça à Jarnosse, l'hôtelier exerçant aussi la profession de marchand de bestiaux, il n'y avait pas de restrictions sur la nourriture... et nul ne me demanda mes tickets. Le retour fut moins difficile. On me mena en voiture jusqu'à Charlieu et un car me déposa à la gare de Roanne.

C'est là qu'il y eut problème. Heureusement je rencontrai mon amie Fleurie Lavergne qui rentrait chez elle aussi, sa suppléance à Saint-André-d'Apchon étant terminée. La guerre imposant sa loi, je ne sais où et je ne sais pourquoi on avait entassé des militaires dans les wagons de notre train. Toujours est-il qu'il arriva avec un retard considérable, et impossible de prévenir notre famille : le téléphone portable n'existait pas! Nous finîmes par arriver à Chateaucreux sans incident. A l'époque et à cette heure-là (plus de 23 heures), il n'y avait pas de moyen de transport pour regagner le Clapier pour mon amie, la Terrasse pour moi et ..."un piqueur" sévissait le soir. Il attaquait les femmes seules. Un jour, il perdit son trousseau de clés au cours d'une agression. On n'entendit plus jamais parler de lui.

Elise Laplace
Mai 2015

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