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Histoire(s) stéphanoise(s)

Les positions des acteurs : différenciations et convergences

Le projet de musée prend forme par l’agrégation successive de plusieurs acteurs. Comme l’illustre un diaporama de présentation retrouvé dans les versements des services, un premier projet émerge en 1995. En 1996, les A.M.S.E. organisent une exposition de photographies sur la finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions perdue contre le Bayern de Munich, alors même que l’équipe termine 19ème du championnat de France 1995-1996 de Division 1. Reléguée au niveau inférieur, elle ne parvient pas à faire mieux que 17ème la saison suivante. Le club nage alors en eaux troubles, mais la mise en image de sa période faste ne cesse d’alimenter les mémoires. Le projet de musée resurgit à l’aube des années 2000, lorsque l’A.S.S.E., fraîchement remontée parmi l’élite, est pleine d’ambition. Pourtant, l’affaire des « faux passeports », durant la saison 2000-2001, vient contrecarrer la collecte de documents. Les prémices du musée ne sont donc pas si nouvelles, mais c’est bien en 2006 que le projet prend son envol. Là encore, la catalyse provient moins des résultats sportifs, puisque l’A.S.S.E. navigue tant bien que mal dans la deuxième partie du classement de Ligue 1 (13ème en 2005-2006, 11ème en 2006-2007), mais bien plus du trentième anniversaire de la Finale de Glasgow et du soixante-quinzième anniversaire du stade Geoffroy Guichard. Le 15 mai 2006, le Conseil Municipal vote ainsi, à l’unanimité, le dépôt des archives du club aux Archives Municipales de la ville. Le projet est officiellement lancé, la convention de dépôt signée et les différentes initiatives légitimées. Cette même année, pour les Journées Européennes du Patrimoine, les Archives Municipales intitulent leur exposition : « A.S.S.E., un club, notre patrimoine ». Plus qu’une vitrine, c’est un projet global qui est entrepris, mêlant différents acteurs et institutions.

« L’épopée contre la recherche scientifique » pourrait être le sous-titre de ce paragraphe. En effet, les acteurs en charge du projet ont des intérêts différents, divergents. Le club, et en particulier Eric Fages, le Directeur de la Communication, souhaite exposer dans le musée le beau, le positif, le « brillant » et cela pour des raisons de stratégie marketing et de merchandising(23). Les responsables des A.M.S.E. recherchent, eux, la quantité, le volume, les « mètres linéaires », afin de légitimer le travail de recueil de fonds auprès des autorités municipales. Les collectionneurs privés espèrent, de leur côté, valoriser financièrement ou/et symboliquement leurs biens. Leur passion pour le club et les « coups de mains » donnés à ce dernier, lors de différentes manifestations, méritent bien une forme de reconnaissance. Enfin, les universitaires s’attellent à faire une analyse critique du phénomène en mêlant, tout à la fois, souci du détail et recherche de la coulisse. Leur stratégie de publication les incite à privilégier le dépouillement du fonds, au détriment du travail scénographique.

Du côté de l’A.S.S.E., il y a une volonté de promotionner le club et d’en donner une image positive sur un mode romanesque, « épopesque », pour faire revivre « la fabuleuse histoire de… »(24). De l’autre, il y a les archivistes et les universitaires qui sont dans une démarche plus scientifique et donc critique. Le risque étant que : soit est fait du beau, de l’édulcoré et on répond à la stratégie de communication du club, soit s’opère un travail historique, objectif au plan scientifique, mais qui risque de manquer sa cible au niveau de la stratégie marketing. Finalement, un modus vivendi a été trouvé pour positionner les acteurs les uns par rapport aux autres et ainsi résoudre la contradiction entre stratégie de communication et rigueur historique. Ce qui sera exposé au niveau scénographique sera le « beau », véritable vitrine en « On » du musée. Le merchandising aura toute sa place à la sortie qui donnera sur la « Boutique des Verts ». La quantité « neutre », la collecte exhaustive, le recueil des données, le classement, la préservation, le traitement intellectuel et matériel du fonds, la sauvegarde du patrimoine, la mise à disposition d’une logistique de recherche seront confiés aux Archives Municipales de la ville qui, en échange, seront mises en « On » par le club et gagneront ainsi en visibilité. L’analyse historique, scientifique, critique, universitaire s’opèrera en « Off » du musée, dans l’arrière cour, coulisse obscure ou « face cachée » de « l’exposition ». Les collectionneurs privés verront, eux, leur passion récompensée et exposée en public par les légendes accompagnant les différents objets exposés. Finalement, de façon inconsciente, automatique et irréfléchie, les différents acteurs sont tombés implicitement d’accord pour édifier un « plus petit commun multiple ».
Si les positions des acteurs diffèrent donc selon leurs institutions respectives, elles convergent néanmoins pour faire du musée de l’A.S.S.E. un véritable événement. Tous s’accordent afin que ce projet soit une première dans le paysage du football français. Pour autant, la démarche muséale porte-t-elle en elle les germes de l’événement, tel que le définit Michel Winock(25) ? Ce dernier propose en effet une grille de lecture qui mesure à la fois la part du hasard et celle de la nécessité, des forces profondes agissant sur la longue durée. Il suggère ainsi quatre variables permettant de définir un événement : l’intensité, l’imprévisibilité, le retentissement et la créativité.

Si « l’intensité de l’événement est quasi quantifiable »(26), le musée de l’A.S.S.E. peut prétendre à faire événement. En effet, 7 194 unités iconographiques sont aujourd’hui recensées, dont plus de 5 000 photographies, depuis 1927. Près de 60 mètres linéaires et environ un millier d’articles viennent compléter ce large panel imagé, auxquels s’ajoute la non moins importante diversité des objets, en particulier les trophées, éléments indispensables pour tout musée d’un club de football, comme l’illustre « the trophy room » à Manchester. L’intensité du projet est d’ailleurs amplifiée par l’histoire particulière de l’A.S.S.E., le lieu géographique attribuant à ces chiffres un coefficient d’intensité singulier à Saint-Étienne. La raison est simple : les mémoires de toute génération, en particulier « footballistiques », sont stimulées à la moindre évocation de « l’épopée verte ».

Ensuite, et si par définition « le prévisible ne fait pas événement »(27), l’effet de surprise semble, à tous égards, nécessaire. Certes, le parcours récent de l’équipe est digne d’intérêt, comme l’illustre la qualification, l’an passé, pour la Coupe européenne de l’U.E.F.A. Pourtant, le club reste attaché à une image d’instabilité, marqué par des résultats le plus souvent inférieurs aux ambitions affichées(28). Dès lors, la question du musée ne peut être considérée comme prioritaire, à l’heure où les regards sont tournés vers les clubs qui réussissent mieux et plus régulièrement dans l’Hexagone, voire sur la scène européenne : Lyon, Bordeaux, Marseille. L’imprévisibilité d’un musée de l’A.S.S.E. n’en serait donc que plus grande, et ce d’autant plus si ce projet voit le jour avant celui d’autres clubs français. L’Olympique de Marseille est, par exemple, engagé, depuis 2006, dans un programme intitulé « O.M. patrimoine », dont l’objectif est de constituer un état général de tous les objets et documents témoignant de l’histoire du club. De l’autre côté de la Manche, le musée de Manchester-United n’est autre que le premier « opus » du football britannique. Or il semble bien qu’entre imprévisibilité et retentissement, il n’y ait qu’un pas : si le musée mancunien a attiré plus de 26 000 visiteurs la première année, il en reçoit aujourd’hui près de 300 000 chaque année, son succès ayant surpris nombre de personnes et forçant à un agrandissement dès 1991, avant d’être déplacé en 1998 sur le côté nord de « Old Trafford »(29).

Il n’y a donc d’événement que s’il parvient à la connaissance d’un grand nombre de personnes(30), ce qui est le cas du retentissement collégialement souhaité par les acteurs du projet, tous émus à l’idée de revivre et de faire revivre. Or dans une société où les médias prennent une part de plus en plus large dans la circulation de l’information, les moyens de communication ne manquent pas. L’hypothèse que la presse locale et nationale, sportive ou non, ne manquerait pas de s’emparer de cette actualité, semble, pour le moins, plausible. Déjà, les A.M.S.E. bénéficient d’un public élargi à travers des demandes ponctuelles émanant de journaux locaux comme La Tribune-Le Progrès, La Gazette de la Loire ou de journaux spécialisés tels Maillot Vert, les Cahiers du Football. De plus, alors que la radio favorise l’immédiateté de l’information, la portée de la télévision ne peut pas être occultée. Là aussi, les Archives Municipales ont déjà collaboré avec Onzéo, la chaîne du club, ainsi que la télévision nationale, France 2, pour un reportage sur les maillots lors de l’émission dominicale « France 2 Foot »(31). Certes, le retentissement souhaité est loin d’être planétaire, mais il est consistant au plan local et national.

Enfin, pour ce qui est de la « créativité » d’un musée de l’A.S.S.E., le recul fait ici trop défaut. Il appartient donc aux historiens d’aujourd’hui et de demain de donner à cet événement sa portée, son rôle et sa place dans l’évolution du club, voire de la ville. Pourtant, une hypothèse s’avère de plus en plus prégnante : elle consiste à percevoir dans la création du musée les jalons d’une ère nouvelle pour le club, ses dirigeants et ses supporters. En effet, un patrimoine commun, matérialisé par le contenu du musée, peut constituer un point d’appui sur un passé valorisé, mais consommé, base d’un regard tourné vers l’avenir.


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