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Histoire(s) stéphanoise(s)

L'ascétique (1947-1976)

Au début de cette période, trajectoire sportive et professionnelle sont étroitement mêlées. En 1947, il est seul à la direction de la SFTP qui commence à être une puissante entreprise et qui diversifie ses activités en contribuant notamment à la réfection de stades locaux. Ainsi, en 1948, à la suite de la fusion entre son club des Petites Mines et le Football-Club-Franco-Espagnol créé en 1937, il construit une main courante autour du terrain à la demande de l'entraîneur de l'équipe des mineurs d'origine ibérique et devient Président de la structure. En 1950, le club est rebaptisé Olympique de Saint-Étienne, Rocher l'affilie à la FFF et tourne le dos au sport corporatif et à son recrutement de travailleurs immigrés. Durant dix ans, l'Olympique va opérer en division d'honneur et jouera plusieurs derbies contre la section amateur de l'ASSE, matches musclés au cours desquels le président fera le coup de poing à plusieurs reprises dans un quartier où les règlements de compte au couteau sont monnaie courante. En 1957, avec l'aide de ses amis espagnols, il obtient l'autorisation de rendre visite à Santiago Bernabeu, le Président du Réal de Madrid et est très impressionné par l'organisation de ce club. En 1958, il est couronné par le journal L'Équipe , PDG le plus sportif de l'hexagone et son entreprise est élue comme la meilleure de France. Ces distinctions lui permettent d'entrer dans la commission sportive de l'ASSE et de se faire remarquer par Pierre Guichard (Président-créateur du club et PDG de la société Casino) qui lui demande de réaliser les travaux de réfection du stade Geoffroy Guichard. Les gradins debout sont érigés derrière les cages et la capacité est portée à 25 000 places. Dans le même temps, la SFTP est dans une phase d'expansion, elle est attachée à la construction de plusieurs grands chantiers : des autoroutes, des parkings, des stades, des tunnels... Le nombre des employés atteint 600, puis 800 personnes(11). Elle bénéficie d'une bonne image auprès de la population locale, Gaston Rocher ayant réembauché dans la carrière les délégués syndicaux des houillères de la Loire suite à leur licenciement après les grèves très dures de 1947(12). Tout le début de cette période, est consacré à l'édification d'une pyramide économico-sportive sur laquelle va s'appuyer toute la conception que Rocher a de la formation des hommes et en particulier des jeunes.

En 1961, ces efforts sont récompensés. Suite aux résultats décevants de l'ASSE, Pierre Guichard lui demande de prendre la présidence, ses affaires lui prennent trop de temps et l'ex Président Pierre Faurand est malade. Le 21 avril, le comité directeur élit Roger Rocher. Ce dernier obtient 25 voix sur 27. Son adversaire et vice-président, Alex Fontanilles (également chef d'entreprise), qui n'a pas la confiance de la famille Guichard, obtient deux suffrages le sien et celui de... Rocher. Le lendemain, ce dernier réclame pourtant la démission de son opposant qui s'exécute sans sourciller. À 41 ans, la voie est libre, Roger Rocher est le plus jeune Président de club professionnel. Pourtant, en 1962, l'équipe descend en 2ème division, mais en revanche gagne la coupe de France, ce qui permet à Pierre Guichard (le mécène de toujours) de lui renouveler sa confiance. Devant la place de l'hôtel de ville, noire de monde après cette victoire, il déclare : "Nous sommes descendus avec cette équipe, nous remonterons avec elle". Pour cela, dès la fin de cette année, il entame le processus de professionnalisation du club en installant notamment à ses côtés Charles Paret, juriste et administrateur zélé qui connaît parfaitement le fonctionnement et le règlement fédéral. Parallèlement, il dissout le section senior de l'Olympique de Saint-Étienne et lui confie une mission exclusive : la formation des jeunes. Depuis lors, l'OSE est une pépinière de joueurs pour l'ensemble des équipes du département de la Loire et pour l'ASSE en particulier. En 1963, après de fréquents changements d'entraîneurs, il s'attache à faire revenir à l'ASSE le plus connu et reconnu d'entre eux, Jean Snella. Dans le même temps, il prépare le retour de l'avant-centre Rachid Mekloufi. Mais, ce transfert ne se fera pas sans difficultés. En effet, l'Algérien avait quitté Saint-Étienne au moment de la guerre d'indépendance pour aller rejoindre l'équipe des révolutionnaires du FLN. En réaction à ce "come back", l'OAS envoie alors des menaces de mort : "L'OAS frappe qui elle veut, quand elle veut, où elle veut" ou "Rocher, dernier avertissement", mais le Président ne se laisse pas intimider. À son entrée sur le terrain, au cours d'un match contre Limoges en plein milieu de la saison, Mekloufi essuie quelques insultes : "bicot, déserteur, assassin", mais l'ASSE s'impose 4 buts à 0... l'Algérien marque par deux fois et fait taire les clameurs. Cette même année, pour venir en aide aux grévistes mineurs du bassin de la Loire et à la demande des sections locales du Parti Communiste et de la CGT, un match de bienfaisance est organisé  au stade Geoffroy Guichard entre Saint-Étienne et Toulouse, dont le président n'est autre que Jean-Baptiste Doumeng(13). L'intégralité de la recette est reversée aux travailleurs. En 1963, le club renoue avec la première division et jusqu'en 1967, sa professionnalisation s'accentue à tous les niveaux, sportifs, techniques et administratifs. La politique de jeunes s'affirme comme une voie de plus en plus efficace et explique pour partie les trois coupes et les cinq titres conquis par le club entre 1962 et 1970(14).

En 1967 pourtant, Snella, en désaccord avec Rocher à propos de la gestion des professionnels, quitte le club. En effet, les soirs de défaite en coupe d'Europe, ce dernier réprimandait les joueurs et refusait parfois même de se rendre aux conférences d'après matches. Or Snella, qui a pourtant formé son Président au management des hommes, ne parvient pas à changer ce comportement de mauvais perdant(15). Toutefois, Rocher trouvera en la personne d'Albert Batteux un brillant successeur qui contribuera, lui aussi, à la marche vers la professionnalisation du club. Mais, en 1968, Rocher est confronté à la mort de son père. Son frère Gérard devient alors seul responsable de l'antenne clermontoise de la SFTP. Cette même année, la fièvre révolutionnaire saisit les joueurs stéphanois(16), mais le Président, qui n'aime pas ce tumulte, étouffe dans l'oeuf la rébellion. En 1969, survient une autre difficulté. Au Stade Vélodrome de Marseille, au cours d'un match opposant l'OM à l'ASSE, le terrain est envahi par les supporters après un but refusé aux Phocéens. Rocher menace alors de faire rentrer ses joueurs aux vestiaires, mais heureusement, Saint-Étienne, dans ce climat de guerre civile, s'impose 3 buts à 2. À partir de là, la rivalité entre les deux clubs ne va cesser d'être exacerbée. Pour autant, toutes ces difficultés ne vont en rien entraver la professionnalisation de l'institution. Ainsi, en 1970, les Membres Associés, supporters officiels de l'ASSE, sont créés à la demande de Rocher. En échange de leur représentation au sein du conseil d'administration du club, le Président exige d'eux qu'ils contribuent à la création des sections décentralisées afin de promouvoir l'image des "Verts" dans toute la France. Le pari est audacieux, mais réussi(17). C'est d'ailleurs surtout l'épopée des années soixante-dix qui donnera la possibilité à cette association d'assurer pleinement cette mission(18). Pour clôturer le tout, en 1971, la SFTP construit un nouveau siège attenant au stade afin d'offrir une assise baptismale solide à l'ASSE.

Cette dernière est désormais une institution locale. Mais, de nouveaux incidents viennent troubler la sérénité de l'édifice. Au mois de mai 1971, Rocher découvre que Carnus (le gardien de buts) et Bosquier (l'arrière central) ont noué des contacts secrets avec l'ambitieux président de l'OM Marcel Leclerc, alors que la période des transferts n'était pas ouverte et que le contrat à temps n'en était qu'à ses balbutiements. Sur un coup de colère, le Président met fin au contrat des deux joueurs... et l'ASSE perd son titre au profit du rival phocéen. Un an plus tard, à la fin de l'année 1972, c'est Salif Keita (l'attaquant(19)) qui quitte le club pour la Canebière, mais Rocher obtient son interdiction d'exercer pendant six mois pour rupture abusive de contrat. C'en est trop pour Albert Batteux qui ne suit plus son président sur cette voie de l'exclusion systématique des joueurs infidèles à Saint-Étienne et choisit de quitter le Forez. Dès 1972, Herbin est donc appelé, contre toute attente (compte tenu de son jeune âge), pour le remplacer et il s'avérera par la suite que ce choix sera particulièrement judicieux(20).

Il semble donc que toutes les difficultés donnent finalement à Roger Rocher l'occasion de "rebondir". En tout cas, elles le confortent dans sa ligne de conduite intransigeante, autoritaire et dans sa politique ascétique de formation. Ainsi, déclare-t-il en 1971 à Lucien Bodart : " Le secret de Saint-Étienne est simple. Faire rechercher à travers la France entière les jeunes valables d'environ 16 ans. On les amène à Saint-Étienne, on les éduque sportivement et moralement. On en fait des champions et des hommes. S'ils répondent à nos espoirs, ils entrent dans notre équipe, ils passent professionnels et deviennent presque tous internationaux. Tout est réglé pour cela. Tout est établi à l'avance. Dans ce système, un garçon qui nous arrive à l'adolescence connaît d'avance ce que sera sa vie sportive et même sa vie tout court. J'appelle cela l'esprit de club, c'est cet esprit que Monsieur Leclerc est en train de démolir avec sa loi de la jungle et son argent qui achète tout. Saint-Étienne, c'est un club d'école"(21).

Dès cet instant, la majorité des supporters adhère pleinement à sa démarche mêlée de paternalisme et d'autorité. Le Président trouve dans la population locale un soutien inconditionnel à cet idéal qui épouse par bien des côtés les valeurs et l'image de la cité forézienne. Au plan sportif, le centre de formation fournit des joueurs jeunes, malléables et opérationnels... l'épopée européenne peut alors commencer.

Entre 1974 et 1976, l'ASSE prend une nouvelle dimension, elle enlève deux titres de champion de France, deux coupes de France et surtout joue une demi-finale, puis une finale de coupe d'Europe des clubs champions après des renversements de situation épiques à domicile(22). Par ailleurs, la rivalité avec l'OM est à son paroxysme. Lors de la trêve hivernale de 1974, Georges Bereta, l'attaquant du cru, reçoit des propositions de Leclerc et souhaite que l'ASSE s'aligne sur les offres financières marseillaises, mais Herbin et Rocher refusent. Le 12 décembre, devant les remous provoqués par ce transfert, le Président annonce sa démission, mais le conseil d'administration du club, sous la pression populaire, la refuse et Rocher revient sur sa décision. Fort de ce soutien, le triumvirat Rocher-Herbin-Garonnaire, épaulé dans l'ombre par Charles Paret maintient encore plus fermement sa politique de formation. Toutefois, l'équipe est ébranlée, en mai 1976, au cours d'un match viril de championnat de France face au Nimes-Olympique, trois joueurs stéphanois sont blessés : Farison, Synaeghel et Rocheteau. Rocher s'en prend alors aux Gardois qui sont jugés comme les responsables partiels de la défaite en finale de coupe d'Europe le 12 mai 1976 face au Bayern de Munich(23). En effet, les deux premiers ne peuvent figurer sur la feuille de match. Rocheteau, quant à lui, ne rentre qu'à la 78ème minute et malgré la perturbation qu'il sème au sein de la défense bavaroise, il ne peut inverser le cours des événements. Au lendemain de la finale de Glasgow jouée devant 25 000 supporters stéphanois, France-Inter, sous la férule de Jacques Vendroux le journaliste sportif de la station, organise, en accord avec Roger Rocher, la descente des Champs-Élysées et Valéry Giscard D'Estaing reçoit la délégation stéphanoise. Le Président de l'ASSE étonné par l'accueil parisien dira : "Décidément, les Français aiment les Poulidor". Mais très vite, le calme revient, les joueurs reprennent à huit clos l'entraînement, sur décision du Président et de l'entraîneur et regagnent le titre de champion de France 1975-1976(24).

Suite à ce parcours, l'ASSE devient un modèle et les mots de Rocher  prononcés au journaliste Jean-Claude Passevant, pour justifier sa politique et faire taire les critiques, ne prennent que plus de sens : "On dit que Saint-Étienne, c'est l'usine. D'accord pour l'image qui s'impose d'elle-même, mais Saint-Étienne, c'est simplement une maison sérieuse. On dit aussi des joueurs de mon club qu'ils ont le visage fermé. Eh bien oui, c'est vrai, ils ne sont pas là pour plaisanter. Les maîtres mots sont : politique de formation de jeunes, amélioration de la qualité en intégrant un ou deux éléments confirmés et insertion des stagiaires dans une logique scolaire. Je suis pour un esprit de corps, d'équipe. J'ai défini les principes de ce qui doit régler notre vie commune. Je suis exigeant dans la discipline librement consentie (sic), pour que soit respectée la bonne unité de la collectivité et parfois obligé de sévir, parce que c'est ainsi sauvegarder l'intérêt commun. Les joueurs ont la satisfaction globale d'appartenir à une organisation. Nous avons créé une école de formation de jeunes avec le souci de prendre vraiment la responsabilité morale des parents. Nous essayons de nous conduire en gens très responsables (...), en assurant une surveillance assez stricte. Nous voulons offrir aux parents toute la garantie morale souhaitable"(25).

Force est donc de constater que l'arrivée de Rocher à l'ASSE concorde avec le "take off" du club, la mise en pratique de son idéal ascétique de formation est la clef du succès : "Je me suis fait moi-même et j'ai envie que les autres se forment aussi"(26). Sur le plan du management, il est autoritaire et centralisateur, mais pratique, comme pour son entreprise, une direction par objectifs et reste très accessible. Novateur, il pense également que l'embauche d'un professionnel rémunéré au sein du comité exécutif du club devient indispensable. La seule rétribution des joueurs et de l'encadrement technique va devenir tôt ou tard insuffisante. D'autre part, depuis toujours, il sait s'entourer de personnes compétentes : Snella, Batteux, Herbin, Garonnaire(27) et Paret. Toutefois, il prétend que lorsqu'il passera la main, plus que des hommes, il veut transmettre "un système infaillible". Son autre mérite est de professionnaliser sans cesse tous les rouages de l'institution. Il est l'un des premiers à oeuvrer pour que les techniques de management pénètrent le milieu sportif. Pour lui, un président de club doit être à l'image d'un PDG, il a des comptes à rendre : "Si on réussit dans une voie, pourquoi en prendre une autre dans le sport ?"(28). Il insiste aussi sur la nécessaire identification de ses employés  à lui et à son entreprise. La fidélité est de mise dans le football comme dans le travail. Ses chefs de service sont majoritairement ses compagnons de route. Sans titre ronflant, il réclame des gens fidèles, courageux et volontaires. Conscient de son peu de bagages, il accumule une énorme documentation technique relative au sport et aux travaux publics. Son sens de la planification est également très aigu, tout doit être régulé par des plans quinquennaux. Pour asseoir encore davantage l'hégémonie du club, il tisse un réseau périphérique et occupe une surface sociale de plus en plus importante. Au niveau sportif, il conserve la présidence de l'Olympique de Saint-Étienne à qui il confie une mission de formation. Au plan économique, il est le patron d'une entreprise encore prospère : la SFTP ; par ailleurs, il occupe des fonctions en tant que militant patronal dans le Bâtiment et Travaux Publics(29). À l'intérieur du champ  politique, il bénéficie du soutien de Lucien Neuwirth et Michel Durafour(30), mais reste très apprécié des milieux de gauche pour l'aide apportée aux mineurs grévistes. Il occupe également le poste de conseiller municipal et de président du syndicat d'initiative de la commune de Saint-Genest-Malifaux. Au plan culturel, il fréquente les élites locales et notamment les familles Guichard et Mimard(31), mais garde les stigmates de la culture ouvrière et préfère les vestiaires, les conférences d'avant matches et les bancs de touche aux réceptions mondaines. Il reste simple et accessible, ne refuse jamais une poignée de mains et conserve un accent "gaga" particulièrement prononcé. De plus, les réfections du stade qu'il entreprend répondent toujours aux exigences de la culture locale. L'architecture à l'anglaise, pourtant peu fonctionnelle dans une optique de communication, demeure la caractéristique dominante de l'enceinte et permet une osmose parfaite entre les acteurs et le public(32). La seule distance qu'il entretienne est celle qui le sépare de ses joueurs : "Les relations que nous avons avec lui sont des relations de travail", dit Patrick Revelli(33).

Pourtant, à la fin des années soixante-dix, Rocher va connaître de sérieuses difficultés. Son excès d'autorité, sa mégalomanie et la quête éperdue de résultats le conduisent peu à peu à se priver de ses soutiens. Plus isolé que par le passé, sa légitimité est remise en question ainsi que son mode de gestion.


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