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Histoire(s) stéphanoise(s)

Travailler et habiter

Foyer de travailleurs nord-africains, 1940, 5 Fi 8429

Les secteurs d'activité et emplois

Sans surprise, la main d'oeuvre étrangère travaille essentiellement dans l'industrie. Il existe des quotas de proportion d'étrangers dans les industries, quotas variant en période de crise sous la pression des syndicats qui souhaitent privilégier l'embauche de métropolitains.

Mais l'attractivité de ces emplois est d'autant plus réduite que ces postes occupent le bas de la grille des salaires. A la question du salaire s'ajoutent la pénibilité et la dangerosité des conditions de travail liées à certains postes et que seuls certains groupes étrangers « accepteraient » d'occuper, comme l'explique un responsable de la Compagnie des mines de Roche-la-Molière et de Firminy : "Le rendement des ouvriers nord-africains est moins bon que celui des travailleurs métropolitains ou étrangers, mais les Marocains acceptent plus facilement de travailler en couches minces. A tel point que, dans certaines périodes de chômage où sont généralement décrétées des mesures de protection de la main d'œuvre nationale, les patrons des compagnies minières demanderont, contre l'avis des syndicats ouvriers, la réévaluation des quotas de travailleurs étrangers à employer. En 1935, considérant que les Français ne veulent guère descendre au fond de la mine, le comité des HBL demande que cette proportion de travailleurs étrangers soit fixée à 36%."

Pour autant, les nationalités tendent à se spécialiser dans certains secteurs. Les motifs en sont divers : qualifications initiales ou pas, provenance d'un milieu rural ou, plus étonnant, réputation qualitative de telle ou telle nationalité. En effet, les Polonais sont réputés fiables, durs au travail, non politisés donc stables. Ils travaillent essentiellement dans les mines. En 1942, les Polonais représentent près de 42 % des étrangers dans les mines.

Les Espagnols travaillent, eux, principalement dans la métallurgie. En 1925, 73 % d'entre-eux y sont employés, 16,5 % dans les mines.

Secteur d'activité,

profession en 1925

Nombre d'Espagnols

%

Verrerie, imprimerie

403

9

Métallurgie

3292

73

Mines

742

16,5

Maçons, cimentiers

37

0,8

Plâtriers, peintres

7

0,15

Menuisiers, charpentiers

15

0,33

Agriculture

10

0,22


Sources : ADL, fiches individuelles de police (4 M 1054 à 1068)


Maghrébins, notamment Marocains

Les travailleurs exercent essentiellement dans les mines et la métallurgie, représentant 35 % de la main d'oeuvre étrangère à Couriot en 1925.  61 % des Marocains sont mineurs en 1936, 90 % en 1938, 80 % en 1946 et 68% en 1968.

Les Marocains, réputés stables et dociles connaissent très peu de chômage, le Service social maorcain se chargeant de trouver du travail. Il existe très peu de commerçants (moins de 1%) mais ceux-ci, classe plus aisée, jouent un rôle d'accueil et d'intermédiaire. Le nombre de commerçants double entre 1936 (5) et 1954 (9), avec une majorité de cafetiers.

Grecs

84 % des immigrés grecs arrivant à Saint-Étienne se déclarent manœuvres ou mineurs. Ainsi les deux tiers des émigrants originaires de l’Epire du Nord (aujourd'hui Albanie méridionale) sont employés dans les mines. Les autres travaillent dans l’industrie de guerre ou dans la sidérurgie : "à Saint-Étienne, la petite colonie hellénique qui compte surtout des ouvriers a été maintenue après la guerre puisqu'ils sont obéissants et travailleurs".


Yougoslaves

Communauté plus restreinte (600 personnes entre 1930 et 1945), 55 % travaillent dans les mines et 44 % dans la métallurgie. A noter tout de même un footballeur professionnel à l'ASSE en 1937 !

Les femmes immigrées yougoslaves sont relativement nombreuses, du moins comparativement à d'autres immigrations de travailleurs (taux de féminisation : 17,2%, soit 104 femmes pour 502 hommes). La plupart, lorsqu'elles exercent un emploi, sont domestiques (21), usineuses (6) et ouvrières agricoles (7).


Habiter : des cités ouvrières et de l'habitat dégradé

La main d'œuvre étrangère qui arrive dans l'Entre-deux-guerres est composée pour la majorité d'hommes jeunes et célibataires. Manœuvres ou mineurs, ils sont logés dans des cités construites par les entreprises métallurgiques et houillères à proximité des lieux de travail. Certains les envisagent comme une solution temporaire d'hébergement et déménagent au gré des changements d'emplois, d'autres s'établissent ici, se regroupant parfois par communautés d'origines.

Nous pouvons donner ici quelques exemples significatifs.


Espagnols

La plupart s'installe dans le quartier du Soleil et aux Batignolles boulevard Jules Janin, quartier industriel en plein essor où l'activité métallurgique et minière offre de nombreuses opportunités. En 1936, les Espagnols représentent un tiers de la population étrangère de ce quartier. Ils ont leur cité, nommée la "colonie espagnole", deux grands bâtiments parmi d'autres immeubles alignés le long de la côte Saint-Louis (rue de la Talaudière aujourd'hui).


Polonais

La majorité de la population polonaise vit dans le canton nord-est : 61% en 1921, 50,4% en 1931. La part du canton nord-ouest passe de 6,1% en 1921 à 23,3% en 1931, celle du canton sud-ouest de 27,7% en 1921 à 20,3% en 1931. Le canton sud-est est constamment demeuré celui qui comptait la plus faible part : 5,2% en 1921 et 6% en 1931. Ces contrastes cachent les différences de type de « familles ». Au nord-est et au sud-ouest se trouvent les célibataires, logés dans les “casernes“ des entreprises. Au sud-est, les Polonais vivent dispersés au sein de la population française, on y trouve la plupart des couples mixtes et les professions non-industrielles.

En 1931, 59% des Polonais vivent dans des cités, spécialement construites pour les ouvriers étrangers, surtout célibataires. Elles appartiennent soit aux Houillères, soit aux sociétés sidérurgiques. On en trouve trois dans le canton nord-est : au 71 rue du Soleil, dite “cité des Polonais“, dans laquelle vivent 386 Polonais pour un total de 389. Le 33 rue Desjoyaux. La cité Saint-Éloi des usines Barrouin (159 Polonais sur 402 personnes).

La cité du Soleil, composée de trois bâtiments, comporte 68 appartements d’une pièce et 31 appartements de deux pièces. Ce sont des appartements meublés sommairement : « un grand placard, une grande armoire, une table, des chaises, des lits ». Eau et toilettes se trouvent sur le palier. Les familles ont la possibilité de louer un jardin ouvrier. Les célibataires sont plus mal lotis. A la Cité du Soleil, ils ont droit à un dortoir : « sous les toits, des lits comme au régiment : un petit lit, un placard ; un petit lit, un placard ; un petit lit, un placard. Au sous-sol, une cantine qui faisait des repas pour ceux qui voulaient manger ». Pas d’espace privé donc pour les hommes seuls … qui ont tendance à traîner dans les cafés. Ou qui recherchent pension dans une famille : solution plus onéreuse mais qui préserve un peu d’intimité.

Le canton nord-ouest compte deux cités : celle de la Chana et celle du Bois Monzil, toutes deux appartenant aux Mines de la Loire. Il s’en trouve trois dans le canton sud-ouest : celle de la Garenne (123 Polonais sur un total de 246, les autres occupants étant Algériens, Marocains et Italiens) ; celle de Montferré et celle de Saint-Benoît. C’est à La Ricamarie et à Roche-la-Molière que se situent les plus importantes de ces cités : là, les Polonais sont nettement plus isolés : « La cité est située de telle façon que ses habitants n’ont pas besoin d’en sortir. La mine, l’école, le commerce : tout est concentré »


Marocains

Cette communauté vit quasi exclusivement dans des quartiers anciens, notamment Beaubrun, près des puits de mines (Soleil) mais essentiellement dans l'ouest de la ville pour 78 % des Marocains en 1936 et 90 % en 1946. La rue Pierre Sémard constitue un bel exemple.

 

S'intégrer... ou pas : la place des étrangers dans la ville

Place de la religion : temple, carré musulman

Un des marqueurs de l'installation, et peut-être d'une intégration, est l'aménagement des lieux de cultes et de sépultures.

La plupart des immigrés sont européens et de religion catholique. Les lieux de culte sont donc a priori communs avec la population française. Toutefois, l'exemple polonais montre les limites de ce raisonnement avec la présence de prêtres polonais et de propositions de messes en polonais.

La question du culte musulman mérite d'être posée. La communauté maghrébine, importante dès les années 20, pousse à la création de lieux de culte officieux dans les cantonnements et même la création d'une mosquée au début des années 1930 située rue Notre-Dame et dirigée par un Imam. Un carré musulman au cimetière de Côte-Chaude est également crée en 1949 (?)


École, mariage et naturalisation

Le mariage et la scolarisation des enfants témoignent bien entendu de la capacité des étrangers à s'intégrer mais également de leur volonté à le faire.

Ainsi, la communauté espagnole est celle qui compte le plus grand nombre d'enfants scolarisés dans le primaire (maternelles et élémentaires), devant les Italiens et les Polonais. 637 enfants sont scolarisés en 1927, 691 en 1929. Suivant les recensements, les Arméniens et les Grecs se disputent les 4e et 5e places. Les écoles de Grangeneuve, du Marais et du Soleil montrent que la communauté est plus particulièrement présente dans les quartiers nord-est de Saint-Étienne. Si la scoloarisation tend à se développer, les Polonais constituent une exception.

Il existe très peu de mariages mixtes, l'immigration étant considérée comme temporaire. Mais le temps passant, les mariages mixtes deviennent de plus en plus nombreux, facilités il est vrai par une modification législative en 1928 : désormais les femmes françaises épousant un étranger ne perdent pas leur nationalité. Les prénoms français des enfants nés en France apparaissent également au début des années 1930.

Jusqu'en 1927, la France pousse peu aux naturalisations. La loi de 1927 les facilite et encourage en raison de la faiblesse démographique du pays. Le nombre de naturalisations augmente dans les années 30, notamment afin de garantir son emploi.


Commerces/cafés

L'importance de la main d'oeuvre étrangère et la stabilisation d'une partie entraînent le développement de commerces communautaires, particulièrement les cafés.
Pour les Marocains, le café sert de lieu d'accueil, de sociabilité, de réseau de travail et de lien avec le village.


Exemple des Polonais

En revanche, la communauté polonaise fait exception, ne cherchant pas, au moins dans un premier temps, à faire sa place.

La signature de la convention franco-polonaise en 1920 accorde aux travailleurs polonais des droits spécifiques. L'immigration est envisagée comme temporaire, les Polonais entretiennent alors un fort sentiment patriotique et perpétuent ainsi les tarditions religieuses, transmettent leur langue, créent leurs associations (gymnastique, musique, théâtre, etc.). En 1930, le directeur des Aciéries, avec presque 400 ouvriers polonais, est sollicité pour l'organisation d'une mission polonaise : un prêtre polonais est logé et indemnisé par l'entreprise pour oeuvrer dans les quartiers du Soleil et du Marais.

Parallèlement, le gouvernement français refuse l'enseignement du polonais afin de faciliter l'intégration. Le patronat, qui souhaite stabiliser la main d'oeuvre, décide quant à lui, de soutenir l'enseignement du polonais. Le Comité Central des Houillères de France décide de financer les cinq écoles privées polonaises qui existèrent dans le bassin stéphanois. Celle de Saint-Étienne, située dans le quartier du Soleil, sur le territoire des Houillères de la Loire, reçoit 70 élèves confiés à une monitrice. La Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et Firminy compte trois écoles qui, avec trois monitrices, reçoivent au total 125 élèves.

Le programme comporte un enseignement dispensé le matin en langue polonaise, l'après-midi en français. Les institutrices -monitrices- sont nommées, sous le couvert du Gouvernement, par une commission mixte composée d’une part, par des représentants des Compagnies des Houillères du Nord, du Pas-de-Calais, du Centre et du Midi, de l'autre, par le Consul de Pologne à Paris et le comité d’Ambassade. Elles étaient rétribuées par les Mines. Toutefois, la fréquentation de l’école communale par les petits Polonais se développe peu à peu : ils sont 99 en 1926 et 298 en 1931.

Quartier des Batignolles

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